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Il est temps de déployer des plans de relance pour l’éducation

29/01/2021
04 - Quality Education
05 - Gender Equality

Par Stefania Giannini, Sous-Directrice générale de l’UNESCO pour l’éducation

Face aux crises, l’humanité aime les solutions claires et simples et cherche à éviter l’incertitude. Or, en ce début d’année, le monde ne peut faire ni l’un ni l’autre : la pandémie revient en force, les campagnes de vaccination débutent à peine et l’avenir n’a jamais été aussi incertain, en particulier pour les 1,6 milliard d’apprenants et leurs enseignants.

Leurs écoles et universités ont été fermées durant des mois, avec pour conséquence un passage massif à l’apprentissage à distance, qui a entraîné le décrochage pur et simple de près de 500 millions d’apprenants. À l’heure actuelle, les gouvernements jonglent avec les mesures restrictives qui visent à contenir le virus. Résultat : quelque 800 millions d’apprenants sont toujours confrontés à d’importantes interruptions de leur scolarité, allant de la fermeture totale des établissements dans 31 pays à un accueil scolaire réduit ou à temps partiel dans de nombreux autres. En moyenne, dans le monde, les deux tiers de l’année scolaire ont été perdus en raison de la fermeture totale ou partielle des établissements pour cause de COVID-19.

Il y a six mois, le Secrétaire général des Nations Unies nous mettait en garde contre une catastrophe générationnelle, et il semble bien que nous avancions droit vers elle. Il ne s’agit plus d’une situation d’urgence, mais d’une « crise durable » aux effets de plus en plus dévastateurs, non seulement sur le plan éducatif, mais aussi social, économique et psychologique. Des rapports font état d’une augmentation du travail des enfants, du nombre de grossesses précoces, de la violence fondée sur le genre et de la malnutrition. Des étudiants universitaires font face à un isolement social extrême, à une pauvreté absolue et à un avenir sombre. La pandémie a révélé l’importance des établissements scolaires, des enseignants et des éducateurs pour la société. Ils n’étaient pas prêts à encaisser un tel choc et ont besoin qu’on les aide à guérir pour reconstruire en mieux.

Le moment est venu de déployer des plans de relance d’envergure pour l’éducation. Le temps d’apprentissage perdu ne se compte plus en jours ou en semaines, mais en mois. Les plus vulnérables ont été les plus durement frappés. La pandémie a creusé les inégalités, aggravant ainsi la crise préexistante de l’apprentissage.

On estime qu’au moins 24 millions d’enfants et de jeunes ne retourneront pas à l’école en raison du seul impact économique de la crise. Si l’éducation ne constitue pas l’un des piliers des plans de relance, au même titre que la santé, l’emploi et le climat, les sociétés vont exacerber plutôt que réduire des inégalités, une pauvreté et des fractures sociales croissantes.

Stefania Giannini, Sous-Directrice générale de l’UNESCO pour l’éducation

Si nous voulons que le monde se dirige vers plus de résilience, d’écologie et d’inclusion, il est indispensable d’investir dans ceux qui sont les gardiens de notre avenir.  

Les plans de relance pour l’éducation doivent s’articuler autour de l’inclusion, la résilience et la transformation. En d’autres termes, ne laisser personne de côté, se préparer aux chocs à venir et axer l’enseignement et l’apprentissage sur les défis mondiaux de notre époque.

Le premier impératif consiste à rouvrir les établissements scolaires en toute sécurité et de manière inclusive, en prenant toutes les mesures qui s’imposent pour assurer la santé et le bien-être des apprenants, des enseignants et des éducateurs. Pour ce faire, les 100 millions d’enseignants et d’éducateurs dans le monde doivent faire partie des groupes prioritaires lors des campagnes de vaccination. Ils sont des travailleurs de première ligne et les principaux acteurs de la relance de l’éducation. En outre, nous ne pouvons pas laisser les obstacles économiques et les normes de genre entraver le retour à l’école. Chaque établissement doit donner la priorité aux apprenants les plus vulnérables et défavorisés, qui ont été les plus durement frappés par la fermeture des écoles : premièrement, en identifiant ceux qui risquent de décrocher et en fournissant des aides financières soumises à conditions aux familles les plus pauvres ; deuxièmement, en s’assurant que les écoles proposent des programmes de rattrapage et de soutien ; troisièmement, en renforçant la santé et la nutrition scolaires. Toutes ces mesures ont une forte valeur incitative. Les plans de relance doivent promouvoir l’inclusion sociale et l’égalité des genres par l’éducation.

Le deuxième impératif est de créer de la résilience pour affronter les chocs à venir, dans les domaines de la santé comme de l’environnement. Il ne s’agit pas uniquement d’apporter plus de technologie, mais de rendre autonomes ses utilisateurs, en faisant primer la dimension humaine. Les gouvernements et les partenaires des secteurs public et privé doivent intensifier les mesures visant à réduire la fracture numérique, étendre la connectivité et l’électrification, produire des contenus d’apprentissage numérique de qualité, et aider les enseignants à maîtriser l’enseignement hybride et à distance. Des systèmes éducatifs résilients passent par des enseignants de confiance, formés, respectés et autonomes. La crise a stimulé le développement d’innovations et de partenariats sur lesquels les plans de relance peuvent s’appuyer pour rendre les systèmes éducatifs plus souples, collaboratifs et personnalisés.

Le troisième impératif est de doter les apprenants des compétences nécessaires pour créer un avenir plus durable, équitable et pacifique. Nos systèmes éducatifs doivent être réorientés autour des enjeux des économies verte, numérique, solidaire et créative. Ils doivent apporter aux apprenants les connaissances et attitudes qui leur permettront de faire face au changement climatique, la menace existentielle de notre siècle. Ils doivent développer la résilience face à la désinformation, qui est montée en flèche pendant la pandémie. Ils doivent relier l’apprentissage aux problèmes de la vie quotidienne pour favoriser une prise de conscience et de responsabilité à l’égard de notre unique planète. 

La pandémie a mis à nu et aggravé les inégalités en matière éducative. Le principal risque est de ne pas prendre la mesure du pouvoir de l’éducation pour reconstruire des sociétés plus inclusives, résilientes et innovantes. Il ne suffit pas de protéger le financement de l’éducation, et le réduire est suicidaire. Au même titre que nos économies, l’éducation a besoin d’être relancée. Or, elle a été presque totalement absente des réponses fiscales, puisqu’elle n’a reçu, selon les estimations, que 0,78 % des budgets au niveau mondial. L’aide aux plus marginalisés ne fait pas non plus partie des priorités, un seul pays sur cinq ayant mis en place des mécanismes de financement équitables. C’est un manque de vision à long terme : investir dans l’éducation aujourd’hui permettra de faire des économies demain. Un investissement immédiat dans des programmes de soutien et de rattrapage scolaires peut réduire jusqu’à 75 % les coûts de la réparation des dégâts de la COVID-19. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suède comptent parmi les pays européens à avoir mis en place des mesures spécifiques pour soutenir la continuité pédagogique et le développement des compétences. Aux États-Unis, le Care Act prévoit de créer un fonds d’urgence pour l’éducation de 31 milliards de dollars, destiné aux étudiants, aux établissements scolaires, aux institutions et aux États de tout le pays.

L’année à venir sera décisive pour reconstruire l’éducation. Les gouvernements et la communauté internationale peuvent unir leurs efforts autour de missions visant à rouvrir les établissements scolaires en toute sécurité, former les enseignants, renforcer le développement des compétences et améliorer la connectivité numérique. Ils se sont entendus sur ces priorités lors de la Réunion mondiale sur l’éducation de 2020. Maintenant, il est temps de passer à l’action. Le G7 et le G20 ont inscrit l’éducation et les compétences à leur ordre du jour, ce qui doit se traduire par un engagement financier. Le Partenariat mondial pour l’éducation s’est fixé pour objectif de renflouer à hauteur de plus de cinq milliards de dollars le soutien à l’éducation dans 67 pays à revenu faible ou intermédiaire. Ce n’est pas une somme énorme. Les pays à revenu intermédiaire qui sont au bord de l’implosion économique ont besoin de mécanismes de financement pour renforcer leurs systèmes d’éducation et de formation. La faible croissance attendue dans les pays à revenu élevé nécessite d’élargir les programmes de façon à adapter les compétences des jeunes et favoriser l’inclusion numérique.

L’éducation rend nos sociétés plus fortes, plus prospères et résilientes. Investir dans l’éducation est la meilleure réponse à l’incertitude qui planera sur notre monde durant des mois, voire des années. Pour rendre justice à la génération COVID-19, les gouvernements et la communauté internationale n’ont qu’un seul choix : investir maintenant dans l’avenir.

 

Photo: M2020/Shutterstock.com