Interview

Il est temps de repenser l’éducation en Afrique et de s’engager pleinement dans ce domaine

26/11/2020

Photo : Mohamed Sidibay, militant pour la paix et étudiant en droit de Sierra Leone, en compagnie de Jean‑Yves Le Saux, Directeur du Bureau de la planification stratégique, et de Charaf Ahmimed, Conseiller principal au cabinet de la Directrice générale.

« L’image qu’offre l’éducation en Afrique est celle d’une Afrique à la croisée des chemins. Des progrès ont été accomplis, mais la COVID-19 a creusé des inégalités déjà présentes dans les systèmes éducatifs. Pour combler ces fractures, nous devons favoriser la mobilité sociale en formant des enseignants et des étudiants pour le XXIe siècle », déclare Mohamed Sidibay, militant pour la paix mondiale et étudiant en droit de 27 ans, originaire de Sierra Leone.

À cette fin, nous devons réfléchir à l’avenir de l’éducation. La pandémie actuelle de COVID-19 a eu un impact sur l’éducation dans le monde entier et a donné lieu à d’intenses réflexions – ou du moins mis sur le devant de la scène celles qui existaient déjà – sur cette question. En Afrique, explique Mohamed Sidibay, la réponse à la COVID-19 s’est appuyée sur les enseignements tirés des précédentes pandémies et a fait apparaître des lacunes dans les systèmes éducatifs qui doivent être comblées.

« L’Afrique n’est pas monolithique. Si vous prenez les pays d’Afrique de l’Ouest, qui ont été gravement touchés par le virus Ebola, ils étaient plus préparés à la COVID-19 que le reste du monde. Ebola a été une dure leçon, mais aussi un facteur déterminant qui a permis de se préparer et de se doter de structures qui contribuent largement à la lutte contre la COVID-19. »

Les systèmes éducatifs n’échappent pas à cette règle, car les conséquences de la pandémie varient selon les régions. Selon Mohamed Sidibay, les sociétés d’Afrique de l’Ouest ont anticipé et fait la preuve de leur efficacité dans la recherche des cas contacts et la lutte contre le virus. Il estime que les systèmes éducatifs en Afrique ont eux aussi réagi assez rapidement en termes de transmission de l’information et d’adaptation aux nouvelles formes d’enseignement, telles que l’utilisation de la radio pour atteindre les communautés. Néanmoins, dit-il, il reste beaucoup à faire.

D’une manière générale, la qualité de l’éducation reste médiocre et, pour certains enfants, l’école reste le seul endroit sûr où ils peuvent être entourés de personnes de leur âge et simplement être des enfants.

Mohamed Sidibay, militant pour la paix et étudiant en droit de Sierra Leone

Outre les implications pour l’enseignement et la qualité de l’apprentissage, il estime que l’un des principaux enseignements tirés de la pandémie de COVID-19 est l’aggravation des inégalités structurelles dans des domaines comme l’accès à la technologie.

« La COVID a eu un effet accélérateur en ce qui concerne la nécessité pour la main-d’œuvre de travailler à distance, ce qui met l’accent sur la technologie et l’apprentissage à distance. Mais lorsque la crise prendra fin, les sociétés qui disposent déjà des bases et des structures nécessaires pour travailler à distance vont exceller, tandis que les sociétés qui ne possèdent pas de telles infrastructures prendront encore plus de retard. »

La pandémie de COVID-19 fait des jeunes des agents stratégiques du changement

Selon Mohamed Sidibay, le pouvoir des jeunes est un facteur déterminant dans la lutte contre ces inégalités.

« Parce qu’ils sont parmi les plus touchés au sein de certaines communautés, les jeunes sont les premiers à trouver des solutions à ces problèmes. Or ils sont souvent sous-estimés et oubliés par les gouvernements et les décideurs politiques. »

En fait, comme le souligne Mohamed Sidibay, les apports remarquables que l’on doit aux jeunes dans les réponses nationales et régionales à la pandémie mondiale ont également transformé la perception que l’on avait de leur contribution à la société en général.

Les jeunes en Afrique – au Ghana, en Sierra Leone, au Nigéria ainsi que dans d’autres régions – utilisent leurs réseaux pour protéger leurs communautés contre la COVID-19. Il ne s’agit pas forcément de solutions high tech, mais de gestes simples, comme se laver les mains, transmettre des informations à leurs communautés respectives, faire de la recherche de cas contacts, ou utiliser la technologie, la radio et les réseaux sociaux pour diffuser le message requis aux communautés exposées à la COVID-19.

Mohamed Sidibay

Plus que jamais, les jeunes sont reconnus comme des partenaires stratégiques dans la réponse aux catastrophes naturelles et aux crises, et cela est particulièrement vrai en Afrique, où ils constituent la plus grande part de la population. Mohamed Sidibay est convaincu que les jeunes et les organisations dirigées par des jeunes peuvent être les meilleurs alliés de l’UNESCO pour réinventer les systèmes éducatifs en sortant des sentiers battus.

« Travailler avec la société civile et les organisations de jeunes est l’un des meilleurs moyens d’engager le débat et de profiter de cette occasion offerte à l’UNESCO d’utiliser ses ressources, son personnel et son expertise pour ouvrir les systèmes éducatifs actuels, souvent fragiles. Grâce à des partenariats stratégiques avec les jeunes, l’UNESCO peut établir des relations solides sur le terrain et faire participer les jeunes à la diffusion d’informations, de ressources et d’outils au sein de leurs communautés, afin que tout le monde puisse en bénéficier. »

Les liens établis avec les jeunes peuvent également avoir un effet catalyseur en accélérant la démocratisation de l’éducation. Car ils peuvent non seulement aider l’UNESCO à transférer des connaissances et des ressources à leur cercle proche, mais aussi amplifier cet effet, en touchant des cercles plus larges, de manière à influencer les générations futures.

« L’UNESCO est une banque de connaissances intergénérationnelle pour les intellectuels, mais aussi pour tous ceux qui aspirent au changement – les universitaires, oui, mais aussi les jeunes. »

Une occasion de donner la priorité à un programme mondial indépendant en matière d’éducation

Cela va de pair avec le rôle de l’UNESCO, en tant que courtier en connaissances et laboratoire d’idées.

« Quand il s’agit d’apporter aux pays le fruit de recherches et une expertise, l’UNESCO est fantastique et je pense que sa valeur ajoutée consiste aussi à continuer de réimaginer l’éducation pour le XXIe siècle. »

Selon Mohamed Sidibay, cela doit s’accompagner d’un engagement sur le terrain. Les politiques, dit-il, sont souvent menées sur la base d’objectifs à court terme, en négligeant les investissements pour des résultats à long terme.

L’éducation ne fait pas toujours partie d’un discours de haut niveau dans les cercles les plus puissants, si bien que, quand l’aide est accordée, l’argent est dépensé pour des résultats à court terme, et pas tellement pour un investissement dans l’éducation.

Mohamed Sidibay

Aujourd’hui plus que jamais, dit Mohamed Sidibay, il faut changer cette façon de faire. Depuis l’épisode dramatique de la fermeture des écoles dans presque tous les pays du monde, la COVID-19 a représenté une opportunité de rouvrir, recadrer et réimaginer les programmes nationaux de l’éducation. Avec la pandémie, poursuit Mohammed Sidibay, l’une des mesures les plus urgentes à prendre pour éviter de ne pas atteindre l’objectif de développement durable 4 est d’investir de manière significative dans l’éducation.

« Cette pandémie prendra fin, et nous devrions nous inquiéter de ce qu’il adviendra de millions d’enfants qui seront perdus et incapables de recevoir une éducation si nous ne faisons pas notre part en nous engageant pleinement à financer l’éducation. »

Mohamed Sidibay est membre du Groupe de réflexion de haut niveau de la Directrice générale, une initiative qui s’inscrit dans le cadre de la Transformation stratégique de l’UNESCO et qui est destinée à anticiper et à analyser les évolutions à l’échelle mondiale ainsi qu’à contribuer à l’enrichissement de la prochaine Stratégie à moyen terme de l’UNESCO.

 

*Les idées et opinions exprimées dans ce bulletin sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue ou la position officielle de l’UNESCO.