Interview

Il faut agir contre le racisme et les discriminations ! Entretien avec Webster

19/06/2020
10 - Reduced Inequalities
11 - Sustainable Cities and Communities
16 - Peace, Justice and Strong Institutions

Aly Ndiaye, alias Webster, est un vétéran de la scène hip-hop québécoise. Actif depuis 1995, il parcourt désormais le monde grâce à ses concerts, ateliers d’écriture et conférences. Passionné d’histoire, le rappeur de Limoilou s’intéresse particulièrement à l’esclavage et la présence noire au Québec et au Canada depuis l’époque de la Nouvelle-France.

Pourquoi la pandémie du COVID-19 a-t-elle alimenté de nombreux actes et messages de haines ?

La superposition entre une catastrophe, son lieu d’éclosion et la perception d’habitudes culturelles différentes était suffisante pour donner libre cours au racisme. Si on y ajoute la crainte pour plusieurs personnes d’une émergence de certains pays comme les prochaines super-puissances mondiales, il n’en fallait pas beaucoup plus pour que des gens, dans les médias et sur la toile, ne glissent vers les rhétoriques racistes du “Péril jaune” des siècles passés.

Tandis que des pays faisaient face au racisme, des citoyens succombaient à la crainte de l’étranger comme accélérateur de cette pandémie; nous avons ainsi été témoins du traitement différentiel et négrophobe accordé aux personnes africaines et afro-descendantes dans les restaurants, les hôtels et les propriétés de certaines villes.

 

Dans le webinaire UNESCO sur « Confronter ensemble l’héritage de l’esclavage : le racisme » du 28 mai dernier, vous avez dit « Ce ne sont pas les races qui ont créé le racisme, mais le racisme qui a créé les races » (tdlr). A la lumière de ces propos, comment analyseriez-vous les manifestations de haine contre « l’autre » de notre contexte actuel ?

Cette haine est ancrée dans un concept relativement récent d’un point de vue historique; c’est seulement au 18e siècle, le siècle des Lumières, que la notion de race a été théorisée. Ainsi, à travers une catégorisation, une essentialisation et une hiérarchisation des êtres humains selon leur pigmentation, les penseurs, philosophes et théoriciens européens ont échafaudé une perception de “l’Autre” qui prévaut encore aujourd’hui. Cette construction purement idéologique a conféré un vernis de légitimité intellectuelle à l’esclavage ainsi qu’aux entreprises coloniales des derniers siècles. Le monde moderne étant une résultante de ces dynamiques coloniales passées, les biais raciaux, inséparables de ces entreprises, ont continué à teinter les esprits à travers le 20e siècle. Bien sûr, nous avons commencé, en tant qu’humain, à nous départir de certaines de ces habitudes et mentalités, mais les impacts sociaux et politiques de la pensée raciste qui a prévalu pendant plusieurs siècles demeurent bien réels.

 

Selon vous, qui êtes un artiste hip-hop, un écrivain, un historien et un conférencier, comment transmettre des leçons d’Histoire essentielles sur l’esclavage et le racisme aux jeunes d’aujourd’hui ?

J’ai l’impression que pour transmettre des notions d’histoire et combattre le racisme, il faut déborder du cadre académique habituel. Ce dernier est bien sûr important (nous n’avons qu’à penser au fait que l’esclavage et la présence afro-descendante au Québec et au Canada sont des sujets qui sont peu abordés ou ont même été complètement expurgés de l’apprentissage de l’histoire dans ce pays), mais je ne crois pas qu’il soit suffisant pour faciliter la compréhension de certains concepts ou leur pérennisation dans les consciences et inconsciences collectives.

Les arts, cependant, jouent un rôle primordial dans la transmission de connaissances et leur rétention dans toutes les strates de la société. Ainsi, la musique, les livres, les arts visuels ou le cinéma sont des vecteurs essentiels à la meilleure compréhension de ces enjeux, qu’ils soient sociaux, politiques ou historiques.


© Ludvig Germain Auclair

 

Quel message pouvez-vous donner aux jeunes du monde entier qui souhaitent s’engager contre le racisme et les discriminations ? Quels moyens sont à leur disposition ?

Toute personne peut faire une différence d’où elle se trouve en société, qu’importe son âge. En tant qu’individus, nous faisons toutes et tous partie de ce grand ensemble et nous avons un rôle à jouer; chaque brique a son importance dans l’édifice. Ainsi, une personne peut décider de s’impliquer dans un organisme local ou seulement s’organiser avec quelques ami.e.s pour contribuer au changement. On peut décider de faire des capsules informatives, des vidéos humoristiques, des chansons thématiques ou tout simplement aller voter. L’important est de comprendre que ce ne sont pas des dynamiques qui nous dépassent, elles nous concernent toutes et tous en tant qu’individus. Par exemple, une personne peut contribuer en prenant position quand elle est témoin de paroles ou d’actes racistes; elle peut ainsi faire une différence dans sa salle de classe, dans son école ou dans son quartier. Prendre le temps de s’éduquer et de s’intéresser à ces dynamiques est déjà un geste vers le changement. Cela présuppose avant tout une réflexion sérieuse sur soi et sur ses attitudes envers “l’Autre” que l’on présente comme différent. 

Voir aussi :

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Aly Ndiaye, alias Webster est l’auteur d’un manuel d’écriture hip-hop, À l’Ombre des Feuilles (Québec Amérique, 2019), d’un livre jeunesse à propos d’Olivier Le Jeune, le premier esclave africain au Canada, Le Grain de Sable (Septentrion, 2019), et d’un livret «L’esclavage au Canada » (Commission canadienne pour l’UNESCO, juin 2020)

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