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La Conférence internationale des dirigeants et des experts examine les nouvelles perspectives pour le patrimoine déplacé

06 Juin 2018

Le 1er juin, l'UNESCO a invité des politiciens et des experts du monde entier à la conférence intitulée "Circulation des biens culturels et patrimoine en partage: quelles nouvelles perspectives", dans le cadre de son mandat en tant qu'organisation culturelle des Nations Unies et de sa vocation à servir de laboratoire international d'idées.

La conférence a eu lieu à un moment où le débat public sur la circulation et le partage des biens culturels conservés dans les musées, les institutions et les sites situés loin des pays ou des communautés qui les ont produits, grandit – autant de questions à la fois complexes et importantes.

« Le sujet emporte avec lui des questions d’identité, de mémoire, de souveraineté, des questions qui ne sont pas seulement juridiques mais aussi diplomatiques, politiques, historiques, philosophiques et éthiques…  Suivre la trace de ces œuvres confisquées, pillées, déplacées, c’est suivre l’histoire violente du monde » a déclaré la Directrice générale de l'UNESCO, Audrey Azoulay, dans son message d'ouverture. Mme Azoulay a souligné la nécessité d'un dialogue et d'une ouverture aux nouvelles modalités de coopération. 

Patrice Talon, Président du Bénin, a insisté sur le fait que les objets culturels sont essentiels à l'histoire et à l'identité des nations et des peuples, ainsi qu'à leur développement. « Le Bénin reste convaincu d'une chose: quelles que soient les circonstances historiques de délocalisation des biens, la coopération et le partenariat restent le moyen le plus efficace pour leur renaissance et leur rayonnement durable au profit de tous. »

Le discours de la professeur Bénédicte Savoy, historienne de l'art à la Technische Universität Berlin (Allemagne) et Professeure au Collège de France (France), a contextualisé le débat en soulignant que les musées européens devaient être reconnus pour leur travail de préservation et de mise en valeur du patrimoine culturel. Néanmoins, cela ne pouvait pas être séparé des questions concernant les origines de certaines de leurs collections, notamment celles acquises pendant la période coloniale. Retraçant l'évolution du discours public sur les questions sensibles concernant ces collections, y compris le travail de l'UNESCO dans ce domaine, au cours des 40 dernières années, Mme Savoy a souligné un manque de progrès et un besoin urgent d'action. « Les mentalités peuvent évoluer. Comme dans toutes les histoires de tabou ou dans les histoires de secrets de famille (…), pour que les choses changent, il faut en parler. »

Les ministres du Bénin, de la France, du Gabon, de l'Allemagne, de la Jordanie, du Liban, du Pérou et du Sénégal ont présenté leurs visions politiques, économiques et culturelles du sujet. Le ministre de la Culture du Sénégal, Abdou Latif Coulibaly, a souligné que la restitution est légitime, et que «l'Afrique est prête» à accueillir des collections dans les musées au même niveau que les institutions occidentales.

Interview avec Bénédicte Savoy, professeure d’histoire de l’art à la Technische Universität de Berlin

 

Son homologue française, Françoise Nyssen, a déclaré que l'émergence d'une nouvelle volonté politique et de modalités de restitution, de partage, d'accès et de coopération signifiait que nous ne sommes pas « les otages des pratiques du passé». Monika Grütters est, quant à elle, ouverte à la discussion sur la restitution et a élaboré des directives à cette fin. L'Allemagne est désireuse de travailler avec les pays et les institutions concernés, a déclaré la ministre. 

Les ministres de la Culture ont également discuté de la coopération en matière de trafic illicite et de la Convention de l'UNESCO de 1970. Patricia Balbuena Palacios (Pérou) a mis l'accent sur le problème du vol et du trafic du patrimoine qui sévit dans son pays et dans une grande partie de l'Amérique latine. En 2016, le Pérou et la Suisse ont signé un accord sur le transfert international de biens culturels et les modalités de coopération, qui a conduit au rapatriement de 66 objets culturels volés à ce jour. Ghattas Khoury (Liban) a expliqué le cas légal du Taureau du Temple d'Eshmun, dont la restitution a été rendue possible en 2018 avec l'aide des autorités américaines.

En discutant d'exemples de partage et de restitution, les directeurs de musée et les experts ont souligné l'importance des objets du patrimoine culturel déplacés pour leurs communautés d'origine, soulignant que les obligations morales et éthiques étaient au moins aussi importantes que les obligations légales. Les ministres ont reconnu que retourner des biens culturels participe de restaurer la mémoire des gens et guérir les blessures.

George Abungu, directeur général émérite des musées nationaux du Kenya, a insisté sur la problématique liée aux objets culturels sacrés. Alors qu’un conservateur examinera un objet sculpté d'un point de vue scientifique, les membres de la communauté y verront l'esprit perdu d'un parent kidnappé qui veut rentrer chez lui. A titre d'exemple, il a expliqué la signification spirituelle des sculptures de Vigango, pillées dans des tombes familiales au Kenya, vendues à des musées occidentaux, et dont certaines ont été récemment restituées à la grande joie de leurs communautés.

Te Herekiekie Haerehuka Herewini, directeur de Te Papa Tongarewa, le Musée national de Nouvelle-Zélande, a parlé du succès de plus de 400 demandes de rapatriement de restes ancestraux maoris et morioris adressées à des institutions étrangères. Ceci, a-t-il dit, nécessitait des négociations et des présentations délicates concernant à la fois l'histoire de la colonisation de son pays et des lieux sacrés concernés, de manière à établir la confiance et l'amitié entre les institutions négociantes.

Barbara Plankensteiner, directrice du Museum für Völkerkunde, Hambourg, Allemagne, a déclaré qu'un débat public animé en Allemagne, en particulier sur le passé colonial, a conduit à la révision de la législation et à la création de nouveaux cadres de collaboration équitable avec les partenaires africains.

Certains ont parlé d'élargir l'accès au patrimoine en mettant l'accent sur la flexibilité, la coopération et l'innovation, y compris les échanges et les prêts entre les pays et les institutions. Par exemple, des musées conjoints comme le Louvre Abu Dhabi, favorisent la coopération diplomatique, l’établissement de ponts, l'intégration sociale et la notion de « nouveau musée universel ».

Federico Salas Lotfe, Ambassadeur, Délégué permanent du Mexique auprès de l'UNESCO, et actuel Président du Comité intergouvernemental de l'UNESCO pour la promotion du retour des biens culturels à leur pays d'origine ou de leur restitution en cas d'appropriation illicite, a qualifié le Comité de forum pour le dialogue et la résolution de cas, depuis sa création en 1978. La négociation et la bonne volonté apportent le succès là où les lois ne s’appliquent pas. A titre d’exemple, il a mentionné la restitution du Sphinx Boğazköy à la Turquie par le  Royaume-Uni et celle du Masque Makondé à la République-Unie de La Tanzanie par la Suisse.

En conclusion du débat, Ernesto Ottone R., sous-directeur général de la culture pour l'UNESCO, a souligné que la conférence constituait une plate-forme clé pour les décideurs et les professionnels de la culture afin de renouveler le débat sur le patrimoine commun.