Interview

Interview avec le Prof. Fethi Mansouri - « Imaginer un nouveau contrat social à l’ère post Covid-19 »

30/04/2020
03 - Good Health & Well Being
16 - Peace, Justice and Strong Institutions

Le professeur Fethi Mansouri, titulaire de la Chaire UNESCO « Diversité culturelle et justice sociale » de l'Université Deakin, à Melbourne, en Australie et coordinateur du Réseau UNITWIN des Chaires UNESCO « Dialogue interreligieux pour la compréhension interculturelle », partage son point de vue sur l'impact du COVID-19 sur le dialogue interculturel.

De nouvelles formes de solidarité et de dialogue font leur apparition à un moment où la distanciation sociale semble être la seule barrière efficace à la pandémie. En même temps, des disparités économiques massives et l'accès aux soins de santé sont poussés à leur limite, avec des conséquences inévitables sur la montée du racisme et des discriminations... Sommes-nous prêts à nous engager dans un nouveau contrat social en vue d’une ère post-COVID -19 ?

Dans quelles mesures la pandémie du Covid-19 a-t-elle un impact sur le tissu social des sociétés de par le monde ?

La crise du COVID-19 s’est imposée comme un événement prépondérant à l'échelle mondiale, que beaucoup considèrent comme l’événement le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Certes, c'est avant tout un défi sanitaire, mais c'est aussi un réel défi social. Cette pandémie a eu un impact sur les sociétés, les individus et les communautés de nombreuses manières. L'une des mesures de confinement les plus évidentes mais des plus difficiles à appliquer a sûrement été le maintien de la distance sociale afin de minimiser les risques que peuvent représenter nos anciens modes de vie consistant en contacts interpersonnels, mobilité ou encore voyages. Mais en raison du COVID-19, nous nous retrouvons soudainement dans une situation où toutes ces pratiques doivent être limitées drastiquement, sinon totalement abandonnées. Les gens se doivent désormais éviter d'entrer en contact les uns avec les autres pour appliquer la distanciation sociale, contrairement à notre nature humaine et sociale. Sur un plan plus pratique, les individus ont également dû s'assurer qu'ils avaient tout ce qui leur était nécessaire pour survivre tout en résidant loin de leurs lieux de travail, lieux d'éducation, de culte, de divertissement, de sport, etc.

Ce défi multidimensionnel nous a amené à repenser profondément la façon dont nous fonctionnons, en tant qu'individus, en tant que groupes et en tant que communautés. Plus la pandémie se propage, plus ces défis sont déterminants dans la gestion de la crise. Partout dans le monde, les gens commencent à ressentir la pression de vivre et de travailler d'une manière qui ne leur permet pas de séparer le personnel du professionnel ni de s'engager dans une interaction interpersonnelle quotidienne. Comme nous le savons, les êtres humains sont avant tout des êtres sociaux : ils ont besoin du contact, de l'échange et de l'interaction pour pouvoir perpétuer ce qu'ils font mais aussi pour leur bien-être mental et corporel. Ainsi, de nombreuses caractéristiques qui ont façonné notre vie moderne, même postmoderne, ont été gravement affectées par le COVID-19.

Cependant, l'impact du COVID-19 n'est pas seulement ressenti par les individus et leurs communautés. Un autre défi concerne la manière dont nous passons à l’enseignement à distance pour les jeunes du monde entier. En effet, plus de 1,5 milliard de jeunes enfants dans le monde subissent les impacts du COVID-19 car ils ne peuvent plus fréquenter les écoles en personne et doivent donc suivre un enseignement à distance. Ceci entraîne de véritables défis quant à la garantie que ces jeunes continuent de recevoir leur éducation par l'enseignement à distance ou en ligne, avec l’émergence de nouvelles disparités numériques handicapantes dans les pays du Sud par rapport à ceux situés dans les sociétés occidentales plus développées.

Il y a aussi un impact sur l'économie mondiale qui est estimé à environ 1% du PIB mondial en 2020, mais qui pourrait être bien pire en 2021 et au-delà. C'est un coup dur pour l'économie mondiale et les sociétés seront impactées à moyen et à long terme, avec une augmentation du chômage dans de nombreux secteurs vitaux de l’économie. Encore une fois, ce type de perturbations renforce et met en évidence l’ampleur du défi que représente le COVID-19 pour la communauté mondiale, qui est très différent de tous les autres défis auxquels nous avons été confrontés, au moins depuis la Seconde Guerre mondiale.

Comment le manque de contact et d'interaction sociale a-t-il un impact sur l'agenda plus large du dialogue interculturel, qui repose sur la connectivité, les échanges ?

C'est peut-être là que le COVID-19 représente un réel défi pour l’agenda du dialogue interculturel; qui a, pour un de ses principes fondamentaux, le contact entre personnes comme moyen d’élimination des préjugés et de la méfiance. Grâce au contact et au dialogue interculturels, il est très probable que lorsque les gens interagissent et apprennent à se connaître, les préjugés sont à même d’être réduits et par conséquent, diverses manifestations de discrimination diminuent progressivement.

Par conséquent, le COVID-19 et l'accent mis sur la distanciation sociale impliquent que beaucoup de ce que nous aimerions réaliser à travers le dialogue interculturel, en particulier en rassemblant les gens, en réunissant des communautés diverses (et la diversité ici signifie la diversité en termes d’origine ethnique, de croyances religieuses ou de nationalité, etc.) - tout ceci subit désormais l’impact de la distanciation sociale. A l’échelle locale ou transnationale, cela signifie que nous devons éviter et même bannir toute forme de contact entre individus, communautés et sociétés. A mesure que la situation évolue, nous réalisons qu’il y a non seulement des restrictions à la mobilité et aux déplacements entre pays, mais aussi à l'intérieur d’un même pays entre les villes; il y a aussi des restrictions au sein des villes entre les quartiers et entre les communautés. Cela limite la possibilité d'un engagement direct et d'un dialogue entre différents individus et groupes.

Un autre défi relatif connexe au dialogue interculturel est qu'il est en soi, un outil essentiel dont nous aurons besoin dans l'environnement post-COVID-19. Nous devrons renégocier un nouveau pacte mondial, un nouveau contrat social et je pense que le dialogue devra jouer un rôle clé à cet égard. Il est peut-être compromis en ce moment en termes d'interaction et de mobilité restreintes, mais il a un rôle important à jouer dans le monde post-COVID-19 qui émergera à mesure que nous négocierons de nouvelles conditions de notre ordre social, économique, politique et environnemental.

Comment les communautés surmontent-elles les différents déficits en matière d'accès et de soutien observés dans diverses sociétés ?

Les sociétés et les communautés ont évidemment réagi de manière révélatrice quant à leurs caractéristiques locales et culturelles, leurs structures et leurs valeurs. Elles ont aussi répondu d’une manière qui reflète leur niveau de développement, plus ou moins important.

Partout, ces différentes sociétés et communautés se sont engagées de manière très créative pour répondre au COVID-19. Plus précisément lorsqu’il s’agit de la distanciation sociale, nous avons observé de nombreuses pratiques virtuelles, qui ont montré comment les communautés se sont adaptées pour maintenir le contact avec leurs voisins, avec leurs proches, etc. De même, nous avons observé que beaucoup de communautés se sont mobilisées pour collecter des fonds, recueillir et distribuer des biens et des ressources à ceux qui en ont le plus besoin.

Nous avons constaté de nombreuses initiatives où une solidarité s’est révélée plus forte au niveau local et trans-local par rapport à ce que nous aurions pu anticiper. Nous assistons aussi à de bonnes volontés au sein de communautés où se manifeste la nécessité de maintenir les pratiques d’hygiène tout autant que la nécessité d’assurer l’accès des plus vulnérables - les personnes âgées, les handicapés, les plus démunis financièrement - à ce dont ils ont besoin pour survivre dans l’isolement. C'est une sorte de nouvelle forme de solidarité qui émerge dans le contexte du COVID-19.

A présent, le défi est de savoir comment nous allons maintenir cette solidarité revigorée et un nouveau type d'éthique mondiale dans un contexte post-COVID-19.

Quel est le rôle de la recherche en Sciences sociales et humaines dans tout cela ?

Le COVID-19 est avant tout un défi de santé publique, nous le savons tous, et le principal défi est de savoir comment la communauté mondiale travaille de concert pour endiguer la propagation de ce virus; ou pour «aplatir la courbe» comme nous le disons maintenant. Nous savons également que le COVID-19 s'est vraiment imposé comme un défi profondément social. Par expérience, ce que nous savons des précédentes pandémies, c'est que nous devons vraiment impliquer la recherche en Sciences Sociales afin de comprendre comment fonctionne la transmission des messages, le comportement humain, comment certaines stratégies peuvent fonctionner dans des conditions particulières alors que d’autres ne fonctionnent pas sous les mêmes conditions; et ce que nous devons faire pour ajuster les paramètres afin que certaines politiques ou stratégies puissent être optimales.

Dans tout cela, bien sûr, les Sciences Sociales ont un rôle essentiel à jouer dans la compréhension des dynamiques de certaines sociétés et pourquoi certaines actions ou certaines initiatives pourraient mieux fonctionner que d'autres. Nous devons être en mesure d'exprimer des messages de santé publique de manière à refléter notre compréhension des spécificités locales, notamment en termes de cultures, de normes sociales, de valeurs et de comportements individuels.

Il n'est pas surprenant, par exemple, qu'il y ait maintenant beaucoup de réflexions et de discussions sur les raisons pour lesquelles les pays d'Asie de l'Est ont réussi à maîtriser la propagation de la pandémie beaucoup plus rapidement que les sociétés occidentales. Il existe de nombreuses analyses sur les valeurs culturelles de ces sociétés est-asiatiques, en particulier la primauté du collectif ou du bien collectif sur l'individu. En d'autres termes, les individus doivent toujours faire passer la communauté avant leur propre intérêt.

En revanche, nous voyons que dans les sociétés occidentales, nous sommes encore très attachés à la notion de droits individuels, à la notion de liberté et à la notion du « je peux faire ce dont j’ai envie » et tout message allant à l'encontre de ce type de norme sociale est évidemment très difficile à maintenir. Et là encore, c'est là que la recherche en Sciences sociales et humaines a un grand rôle à jouer.

Comment envisageons-nous une communauté mondiale post-COVID-19? Quels défis nous attendent ?

Il ne fait aucun doute que l’ère post-COVID-19 ne fonctionnera pas comme d’habitude. Du moins, nous espérons qu’il y aura des changements. Pourquoi? Parce que le COVID-19 a vraiment mis au jour de nombreuses réalités (pour la plupart négatives mais certaines positives) de l'ordre mondial. Pour commencer, l'interconnectivité et l'interdépendance: s'il y a un problème quelque part sur la planète, indépendamment de son emplacement géographique, ce défi aura de sérieuses implications pour la communauté mondiale et il est donc dans le meilleur intérêt de la communauté mondiale que nous travaillons ensemble pour construire et intensifier la préparation de toutes les sociétés aux futurs dangers des crises et des pandémies comme le COVID-19.

Nous savons maintenant que la préparation sanitaire ne pourra être optimale tant que demeureront des systèmes de santé affaiblis. Autrement dit, si nous fermons les yeux et permettons qu’une société donnée n’ait pas les moyens nécessaires pour lutter réellement contre la propagation de maladies telles que le COVID-19, le virus ne sera pas éradiqué et cela signifie qu’il réapparaîtra à un moment donné et continuera de représenter une menace pour nous tous à travers le monde.

L'interconnectivité et l'interdépendance sont clé. Et nous nous devons le comprendre dans leurs différentes dimensions. Nous développons, par exemple, des objectifs économiques de manière à travailler avec des sociétés moins développées et sous-développées, afin de renforcer leurs capacités dans tous les secteurs, y compris la santé, l'éducation, l'économie et l'emploi.

Nous devons vraiment comprendre à quoi pourrait ressembler un monde post-COVID-19 et comment cette nouvelle configuration mondiale aura un impact sur chaque individu de ce monde, afin que chacun bénéficie d’un accès aux mêmes opportunités tout en étant en mesure de lutter contre la propagation de pandémies comme celles du COVID-19. Les inégalités sociales, telles que reflétées et amplifiées dans ce défi particulier, sont une dimension très importante que nous devons examiner différemment dans un contexte post-COVID-19, car ne pas le faire signifiera que le risque collectif et le prix à payer seront être extrêmement lourd pour la communauté mondiale.

Comment pouvons-nous tous prendre part à la construction d’une communauté mondiale post-pandémie plus équitable ?

Chaque individu a un rôle à jouer indépendamment du lieu où il se trouve et de sa fonction. Nous devons commencer par nous mettre d’accord sur un ensemble de nouvelles valeurs et principes directeurs allant de la co-élaboration inclusive des mesures locales, à non seulement l’acceptation mais plutôt le respect de la différence, en étant motivés par un ensemble de valeurs fondamentales (telles que le respect, l’inclusion et l’égalité) qui reflètent notre monde ultra diversifié et hyper connecté. 

Malheureusement, certains des problèmes que nous avons pu observer dès le début de la propagation du COVID-19 tels qu’un pic de racisme à l’encontre de communautés minoritaires, montrent à quel point nous nous sommes éloignés de ces valeurs fondamentales et principes directeurs. Par conséquent, il me semble que nous avons tous un rôle à jouer pour veiller à ce que nous ne commencions pas à combattre les crises mondiales en tant que communautés divisées et individus déconnectés, mais plutôt que nous développions et nourrissions de nouvelles formes de solidarité qui nous sont nécessaires pour répondre à ces défis, en particulier les grands défis mondiaux. Qu’il s’agisse dans le cas présent du COVID-19, du changement climatique ou des inégalités économiques, toutes ces crises et d'autres similaires (la fracture numérique croissante, les disparités numériques croissantes) nous obligeront à reconfigurer nos moyens de compréhension, la façon dont nous travaillons ensemble et la façon dont nous coordonnons nos réponses aux priorités émergentes dans un monde post-COVID-19.

De plus, pour surmonter ces défis et d’autres à venir, nous devrons compter sur chaque individu, chaque citoyen, dans chaque pays, pour faire ce qui est juste, c'est-à-dire adopter une éthique de d’attention et d’écoute envers tous les êtres humains, sans distinction d’origine, de religion, d’ethnicité, de nationalité, plutôt que de simplement dire que nous ne ferons confiance qu’aux personnes qui nous ressemblent ou, à nos voisins immédiats, ou encore, à celles qui partagent nos visions du monde.

La diversité doit continuer d’être soutenue comme un avantage essentiel face aux défis mondiaux tels que le COVID-19, le changement climatique et le développement économique durable. Ce que nous montre le COVID-19, c'est que nous devons tous repenser la manière dont nous fonctionnons en tant qu'individus, en tant que communautés et en tant que société mondiale.

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Professeur Fethi Mansouri est directeur-fondateur de l’Institut Alfred Deakin pour la citoyenneté et la mondialisation de l’Université Deakin, (Melbourne, Australie). Il est titulaire de la Chaire UNESCO en recherche comparée sur la diversité culturelle et la justice sociale et coordonnateur du réseau UNITWIN sur le dialogue interreligieux pour l’entente interculturelle (IDIU).

Email: fethi.mansouri@deakin.edu.au

Fethi Mansouri | Institut Alfred Deakin | Chaire UNESCO en recherche comparée sur la diversité culturelle et la justice sociale

Ouvrages récents:

(2019), ‘Contesting the Theological Foundations of Islamism and Violent Extremism’.

(2019, 2e édition en français): ‘L'interculturalisme à la croisée des chemins: perspectives comparatives sur les concepts, les politiques et les pratiques’. UNESCO Publishing, Paris.

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