Investir dans les enseignants pour mettre un terme à l’extrémisme violent dans les écoles primaires de Mossoul

18/12/2019
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Deux ans après la libération de la ville iraquienne dans la plus grande bataille urbaine depuis la Seconde Guerre mondiale, les maisons et les écoles sont en ruines. La reconstruction va être un processus coûteux et laborieux. Par-dessus tout, affronter et essayer d'atténuer les conséquences psychologiques de l'occupation sur les enfants demeure un grand défi.

En 2014, avant l'invasion de l’organisation État islamique en Iraq et au Levant (EI), Mossoul était l'une des villes les plus plurielles et tolérantes du Moyen-Orient. Avec un nom qui signifie « carrefour » et en tant que lieu où convergeaient les anciennes routes commerciales, pendant des siècles elle a accueilli un patchwork varié d'ethnies, de religions et de sectes. Depuis l'occupation, Mossoul est devenue un terrain propice au recrutement extrémiste violent, les enfants et les jeunes étant les plus exposés à ce risque.

Former les enseignants à la prévention de l'extrémisme violent par l'éducation

L'UNESCO forme les enseignants à la prévention de l'extrémisme violent par l'éducation (PVE-E). Chaque histoire d’extrémisme violent est particulière et pour détourner un individu engagé dans cette voie, il est crucial de comprendre son environnement et sa psychologie individuelle. Il n’existe pas de manuel unique apportant toutes les réponses à cette question complexe. C'est pourquoi le bureau de l’UNESCO en Iraq vient de réaliser un rapport à partir d’entretiens avec des enseignants, des parents, des activistes de la société civile et des universitaires qui sont restés dans la ville pendant l'occupation, afin de dresser un tableau nuancé de l'impact du règne bref mais brutal de l’EI sur le peuple de Mossoul. Il s'agissait d'un exercice d'écoute approfondie qui a recensé les opinions d'un échantillon représentatif de la communauté.

Les entretiens ont révélé comment les enfants de Mossoul ont été brutalisés par la violence dont ils ont été témoins. Le harcèlement règne dans les écoles ; le jeu est souvent violent et implique dans certaines circonstances le meurtre d'animaux. Dans les cours de récréation, le nom de l’EI est invoqué comme un ennemi ou un protecteur dans les bagarres. Ces enfants ont un besoin urgent de soutien psychosocial car outre le fait qu’ils peuvent mener à la dépression, les traumatismes non traités peuvent rendre les jeunes plus vulnérables à la propagande extrémiste violente.

Selon leur expérience de l’occupation, les enfants et les jeunes se situent dans différentes catégories de risque de radicalisation violente. Pendant la deuxième année, de nombreuses familles ont gardé chez elles les enfants d'âge primaire, les protégeant ainsi d’un endoctrinement par l’EI qui s’était considérablement intensifié. Mais les familles les plus pauvres ont été forcées d'envoyer leurs enfants à l'école car l’EI a commencé à prélever une taxe pour non-participation scolaire. Les enfants qui fréquentaient l'école ont eu un nouveau programme d’enseignement qui visait à « détruire l'idée de la cohésion sociale dans l'esprit des enfants » de l’avis d’une des personnes interrogées. Les manuels scolaires montraient des enfants portant des armes et posaient des problèmes de mathématiques sur le nombre de personnes qu’un attentat suicide pouvait tuer. Les enseignants et les parents ont déclaré qu'en introduisant des thèmes violents dans toutes les matières scolaires, l’EI essayait de « produire des soldats » et « d'encourager les enfants à vouloir tuer ».

Le rôle crucial des écoles

Le gouvernement iraquien reconnaît que les écoles de Mossoul doivent désormais jouer un rôle essentiel dans la prévention de la propagation de l'extrémisme violent et il a appelé à l’aide l'UNESCO et les groupes de la société civile. Cette année, l'UNESCO a collaboré avec le soutien des Pays-Bas à un projet de formation des enseignants en PVE-E dans les écoles primaires, s'appuyant sur les enseignements dégagés par le rapport. Initialement, 26 maîtres formateurs du Ministère de l'Éducation, du Département de l'Éducation de Ninive et des ONG partenaires locales ont reçu cette formation. Le projet a maintenant formé 662 enseignants dans le cadre d'un programme de 8 jours.

L'UNESCO a récemment répertorié les compétences non techniques que l’on peut renforcer en classe pour aider à prévenir l'extrémisme violent (PVE) dans un Guide du personnel enseignant. La formation dispensée à Mossoul est basée sur ce guide axé sur l'éducation aux droits de l'homme et à la résolution des conflits pour guérir les profondes divisions au sein de la communauté. L'alphabétisation aux médias et à l’information a été un autre élément clé de la formation ; de nombreux jeunes de Mossoul s’étaient radicalisés en ligne avant l'invasion de l’EI.

Mossoul est une société traditionnelle et hiérarchique où les enfants et les jeunes apprennent à respecter leurs aînés et à connaître leur place. L’EI a su exploiter cet aspect de la culture locale en recrutant des jeunes et en leur donnant un pouvoir sur leurs aînés. Reconnaissant cet état de fait, l'UNESCO a formé les enseignants à responsabiliser les enfants et à les encourager à exprimer leur point de vue tout en respectant celui des autres. Reconnaissant la nécessité de s'attaquer au traumatisme profond des enfants, la formation a également intégré des éléments de soutien psychosocial.

Ces enseignants vont se heurter à des obstacles dans l'application de leur formation. Comme cinq pour cent des écoles ont été détruits, et beaucoup d'autres sont endommagées, la taille des classes se situe entre 60 et 80 enfants. Il n'y a pas d'espace ou de temps disponible pour les activités extracurriculaires destinées à soulager les traumatismes et à inculquer des valeurs, telles que le sport.

L'UNESCO a fourni au gouvernement une série de recommandations urgentes visant à améliorer les infrastructures scolaires, les politiques, la culture scolaire et le soutien psychosocial. Le coût de ces améliorations sera très difficile à supporter par les autorités locales et nécessitera des engagements financiers soutenus de la part de la communauté internationale. Néanmoins la formation des enseignants par l'UNESCO, qui vise à prévenir l'extrémisme violent, est une initiative opportune et importante qui doit être priorisée. Peut-être ne parviendra-t-elle pas à empêcher tous les enfants de Mossoul de choisir la voie de l'extrémisme violent plus tard dans leur vie, mais elle offrira à nombre d’entre eux de bonnes alternatives à cette voie.