Article

L’enseignement de l’Holocauste est-il en crise ? Une discussion en ligne de l’UNESCO et de l’ONU traite les défis et les opportunités

03/12/2020

75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les données suggèrent que la connaissance historique de l’Holocauste est en déclin malgré les efforts qui visent à promouvoir son enseignement complet. Selon un récent sondage, un tiers des Américains n’a pas connaissance du nombre de victimes juives, tandis que CNN a révélé en 2018 qu’un Européen sur vingt ignorait ce qu’est l’Holocauste. Simultanément, la recherche indique que l’enseignement de l’Holocauste est susceptible de favoriser des attitudes positives chez les apprenants, en matière de droits humains et d’engagement civique.

En réponse à ces conclusions et aux questions qu’elles soulèvent, l’UNESCO et le Programme de communication « l’Holocauste et les Nations Unies » ont organisé le 10 novembre « un débat en ligne sur le thème « L’enseignement de l’Holocauste est-il en crise ? ». Des experts des principales institutions d’enseignement de l’Holocauste ont partagé leur vision future de cet enseignement, dans un contexte d’écarts générationnels grandissants, de digitalisation et de désinformation et mésinformation croissantes.

Diversifier les perspectives pour accroître l’impact

En introduction au débat, Elke Gryglewski, Directrice du département de l’éducation de la Maison mémorial de la Conférence de Wannsee et de son site éducatif en Allemagne, a souligné la nécessité de trouver un équilibre entre mémoire et enseignement. « Il est important de combiner les éléments commémoratifs qui entretiennent la mémoire de l’Holocauste avec les connaissances historiques factuelles, afin de mieux comprendre cette histoire et ses conséquences pour les sociétés actuelles » a-t-elle déclaré, ajoutant : « Sans connaissance du national-socialisme et de l’Holocauste, une personne ne peut pas comprendre les structures politiques contemporaines allemandes, européennes et même mondiales et les sensibilités persistantes. L’enseignement de l’Holocauste peut sensibiliser les populations aux formes passées et présentes de l’antisémitisme et aux conséquences destructrices du racisme et du refus de l’Autre. Là encore, il est important de fournir aux apprenants une connaissance approfondie de ces formes de discrimination, des structures et des idéologies qui s’y rapportent. »

Ces connaissances doivent être nuancées. Gretchen Skidmore, Directrice des initiatives éducatives au Musée-mémorial de l’Holocauste aux États-Unis (USHMM), a suggéré une approche multiple de l’histoire de l’Holocauste, qui prenne en compte la diversité des rôles des individus. « Il est fréquent que la responsabilité des atrocités commises pendant l’Holocauste soit exclusivement attribuée aux dirigeants nazis. L’enseignement de l’Holocauste devrait modifier ce narratif et mettre en avant le fait que les dirigeants nazis s’appuyaient sur des millions de personnes ordinaires qui collaboraient à la persécution des Juifs. Cette perspective peut aider à mieux comprendre les responsabilités civiques et le rôle que les individus peuvent jouer dans la lutte contre la discrimination et la menace d’un futur génocide. » Elle a en outre expliqué : « Des évaluations réalisées sur les programmes éducatifs du Musée ont mis en évidence un accroissement des compétences en termes d’engagement civique, une modification de la vision du monde et un changement dans la façon dont les apprenants pensent aux autres. »

Soutenir les enseignants et lutter contre les idées fausses

Bien que l’enseignement de l’Holocauste puisse déboucher sur des résultats importants dépassant de loin le simple apprentissage historique, la nature complexe de cette histoire peut poser un défi important aux éducateurs.

« Nous prenons à l’envers la question de l’enseignement de l’Holocauste » a déclaré Debórah Dwork, Directrice fondatrice du Centre d’étude de l’Holocauste, du génocide et des crimes contre l’humanité au Centre d’études supérieures – CUNY. « Nous devons nous concentrer sur les enseignants, et non sur les élèves et les étudiants. Et nous devons passer d’une formation des enseignants (ateliers, programmes d’une journée) à une éducation des enseignants. Ceux-ci enseignent des contenus avec lesquels ils sont à l’aise ; qu’ils sont en confiance de présenter. Ils enseignent ce qu’ils ont appris lorsqu’ils étaient à l’université. Tant que les universités n’offriront pas régulièrement des cours sur l’histoire de l’Holocauste, les enseignants n’auront jamais les solides bases dont ils ont besoin pour réussir cet enseignement en classe. 

La recherche de l’UHSMM a donné des résultats similaires : « Les enseignants ne possèdent pas les connaissances de base et le sens de la pédagogie sur cette histoire complexe. Il y a un besoin urgent de les éduquer » a convenu Gretchen Skidmore. « En même temps, il est nécessaire d’avoir des cadres clairs. Même si l’intérêt est manifeste, il n’existe toujours pas de consensus sur les méthodologies les plus efficaces dans l’enseignement de l’Holocauste aux États-Unis. »

Stuart Foster, Directeur exécutif du Centre d’enseignement de l’Holocauste à l’University College de Londres, fournit ce type d’orientation aux éducateurs anglais. Ces dernières années, le Centre d’enseignement de l’Holocauste a formé 14 000 enseignants et mené des enquêtes approfondies pour mieux comprendre comment l’Holocauste est enseigné et quelles sont les connaissances que conservent les apprenants.

Des études récentes ont révélé que des idées fausses concernant l’Holocauste étaient répandues chez les apprenants anglais qui, selon les enseignants interrogés, sont aggravées par l’essor de la désinformation en ligne. « Une de nos études a montré que 56 pour cent des élèves des écoles secondaires d’Angleterre croyaient qu’Hitler était le seul responsable de l’Holocauste » a rapporté Stuart Foster. « L’éducation est cruciale pour contrer ces idées fausses fondamentales, pour complexifier l’image transmise par les médias généralistes et pour renforcer la pensée critique et l’apprentissage des médias et de l’information. Même les idées fausses générales sur l’histoire de l’Holocauste peuvent avoir des conséquences dommageables et peuvent alimenter une déformation intentionnelle, voire un déni de l’Holocauste. »

Engager les apprenants à travers l’histoire orale

Pour renforcer l’apprentissage, l’enseignement de l’Holocauste devrait susciter l’intérêt. « Enseigner l’Holocauste, c’est aussi faire en sorte que les jeunes prennent à cœur cette histoire » a déclaré Stuart Foster. « C’est pourquoi il est important de rattacher un visage humain à cette histoire par ailleurs abstraite. »

Les témoignages et l’histoire orale peuvent être un puissant outil éducatif pour combler non seulement les écarts générationnels, mais aussi la distance géographique. Yael Siman est Professeur associé au Département de sciences sociales et politiques de l’Université ibéroaméricaine de Mexico. « Dans les contextes non-européens, comme en Amérique latine, il est important de rompre avec l’idée fausse selon laquelle l’Holocauste n’a qu’un lointain rapport avec les vies et les histoires locales » a-t-elle expliqué. « Nous devons réfléchir à des mécanismes d’enseignement efficaces pour faire connaître la portée mondiale de l’Holocauste. Par exemple, en mettant en évidence les liens avec les histoires locales d’immigration, de refuge et de transit. » Pour cela, l’histoire orale peut être un outil puissant : « Plus le témoignage est personnel, plus il est précis, plus il résonne auprès des élèves. »

L’UNESCO et le Programme de communication « L’Holocauste et les Nations Unies » se sont engagés à promouvoir l’enseignement de l’Holocauste à travers le monde. L’action de l’UNESCO dans ce domaine est entreprise dans le cadre du Programme de l’Organisation pour l’éducation à la citoyenneté mondiale et elle englobe le développement de matériels d’information, le renforcement international des capacités, ainsi que la sensibilisation, par exemple par le biais de la commémoration annuelle de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste.

L’événement en ligne a été ouvert par Maher Nasser, Responsable de la Division de la sensibilisation du Département de la communication mondiale des Nations Unies, et Cecilia Barbieri, Chef de la Section de la citoyenneté mondiale et de l’éducation à la paix à l’UNESCO. Tracey Petersen, du Programme de communication « L’Holocauste et les Nations Unies » a présenté un aperçu des résultats récents et Karel Fracapane, Spécialiste du programme de l’UNESCO, a animé la discussion.