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L’enseignement de l’Holocauste et des génocides en Argentine - Entretien

01 Février 2019

Pour Samanta Casareto, membre de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université de Buenos Aires, « réfléchir sur les moments difficiles du passé permet aux élèves de soulever des questions sur la vie en Argentine aujourd’hui ». En collaboration avec Damian Szvalb et Maria Celeste Adamoli, du Programme d’éducation et de mémoire du Ministère national de l’éducation, Maria Jose Kahn, du Musée du site commémoratif de l’ESMA et Jonathan Karszenbaum, du Musée de l’Holocauste de Buenos Aires, elle a mis sur pied un projet visant à promouvoir l’institutionnalisation de l’enseignement de l’Holocauste et des génocides en Argentine. Dans cette optique, l’équipe a organisé des ateliers pour les enseignants et met au point des matériels pédagogiques sur la manière dont les sites commémoratifs en Argentine peuvent contribuer à l’enseignement et à l’apprentissage de ces sujets importants. Le projet est le fruit de la participation de l’Argentine à la Conférence internationale sur l’éducation et l’Holocauste 2017 (ICEH) organisée par l’UNESCO et le Musée Mémorial de l’Holocauste des États-Unis (USHMM).

Pourquoi est-il important d’enseigner et de s’informer sur l’Holocauste et les génocides en Argentine ?

L’Argentine a toujours été un pays d’immigration. Au début du 20e siècle, la plupart des personnes qui vivaient en Argentine n’y étaient pas nées. Beaucoup d’immigrants venaient de pays européens. La majorité d’entre eux avaient fui la guerre et les atrocités de masse, notamment le génocide. L’héritage de ces groupes est toujours très présent dans notre société aujourd’hui. Nous avons des boutiques tenues par des immigrants d’Arménie avec des inscriptions qui commémorent les atrocités de masse perpétrées par l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale. L’Argentine abrite le plus grand nombre de survivants de l’Holocauste en Amérique latine.

La violence de masse fait également partie de l’histoire nationale de l’Argentine. Entre 1976 et 1983, le pays a été sous le joug de la dictature civile et militaire du général Videla. Durant cette période, la société a été exposée au terrorisme d’État et aux disparitions forcées. De nombreux opposants au régime militaire ont été détenus et assassinés dans l’une des 340 prisons clandestines.

Bien que ces événements se soient produits il y a 40 ans, ils restent particulièrement d’actualité. Le sort de nombreuses victimes du régime militaire demeure inconnu. On dénombre par ailleurs environ 500 enfants qui sont nés dans des prisons clandestines et qui ont été séparés de leurs familles. La plupart de ces enfants ne connaissent toujours pas leur véritable identité.

Outre cette histoire plus récente, les chercheurs commencent aujourd’hui à poser un regard plus critique sur l’époque de la domination impériale espagnole et sur les violences de masse commises par l’État argentin contre les populations autochtones.

Tous ces exemples montrent que l’expérience du génocide et de la violence de masse est étroitement liée à notre histoire nationale. C’est la raison pour laquelle il est très important de l’enseigner et de comprendre les facteurs qui en sont à l’origine. La réflexion sur les pratiques sociales du passé nous permet également de soulever des questions sur la vie d’aujourd’hui et de nous pencher sur des sujets liés à la diversité, au respect et à la coexistence au sein de notre société.

Quelle est la place actuelle de l’enseignement de l’Holocauste et des génocides dans le système éducatif national ?

Étant donné l’importance du sujet dans notre contexte national, l’enseignement et l’apprentissage de l’Holocauste et des génocides sont déjà assez bien institutionnalisés en Argentine. Depuis 2006, en application de l’article 91 de la Loi n° 26206 relative à l’éducation nationale, les provinces argentines sont encouragées à intégrer dans leurs programmes scolaires des leçons sur l’histoire récente, les droits humains et la défense de l’État de droit et des valeurs démocratiques. L’histoire de l’Holocauste et des génocides figure également sur la liste des Matières prioritaires (NAP) enseignées dans toutes les provinces, ainsi que dans les résolutions 80/09 et 269/15 du Conseil fédéral, dans lesquelles tous les gouverneurs de toutes les provinces argentines sont représentés. Ces leçons sont intégrées dans les cours d’histoire et de sciences sociales, mais aussi dans les cours d’éducation à la citoyenneté au niveau de l’enseignement secondaire. Beaucoup d’universités proposent également des cours sur la mémoire et l’histoire couvrant l’Holocauste et les autres génocides. Par exemple, l’Université nationale La Plata propose un programme de master sur la Mémoire et l’Université Tres de Febrero a construit un centre de recherche et d’études sur le génocide.

Il y a douze ans, le 24 mars a été déclaré jour férié fédéral en Argentine. Ce jour commémore le début de la dictature civile et militaire argentine et rend hommage à ses victimes. Nombre d’enseignants profitent de cette occasion pour expliquer à leurs élèves pourquoi ce jour est important. Ce jour-là, certaines écoles participent également à des marches en mémoire des victimes. Ces activités extrascolaires aident beaucoup les élèves à comprendre l’histoire de leur pays et les conséquences de la violence de masse.

Le Gouvernement fédéral argentin s’intéresse à ce sujet depuis de nombreuses années. Le Ministère fédéral de l’éducation a mis en place un Programme d’éducation et de mémoire visant à soutenir et à promouvoir l’enseignement des passés violents, notamment la dictature civile et militaire argentine ainsi que les atrocités de masse commises dans d’autres pays. Le Ministre de l’éducation argentin est le point focal argentin du Réseau latino-américain de l’UNESCO pour l’enseignement de l’Holocauste et des autres génocides, et l’Argentine est également membre de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. Par ces adhésions, le Gouvernement argentin s’engage à soutenir les politiques, la recherche et l’éducation afin de faire respecter la mémoire des victimes de l’Holocauste et des autres génocides.

Comment votre projet contribue-t-il à promouvoir l’enseignement de l’Holocauste et des génocides en Argentine ?

En octobre et novembre 2018, nous avons mis en œuvre trois ateliers intensifs avec des enseignants du secondaire dans trois provinces argentines : Cordoba, Tucuman et Ciudad de Buenos Aires. Les ateliers se sont penchés sur la manière dont les sites de mémoire, tels que les musées et les mémoriaux, pouvaient contribuer à l’enseignement de l’Holocauste et des génocides en Argentine. Nous avons mis l’accent en particulier sur l’enseignement de l’Holocauste en tant qu’outil pour intégrer des leçons sur la violence de masse encouragée par l’État en Argentine. Chaque atelier a réuni 60 enseignants en sciences sociales qui avaient été sélectionnés en coopération avec les ministères de l’éducation de leurs provinces respectives.

Durant chaque atelier, nous avons travaillé avec un site de mémoire local d’un ancien centre de détention clandestin : l’ESMA à Buenos Aires, La Perla à Córdoba, et l'Escuelita de Famaillá à Tucuman. Grâce à notre projet, nous essayons de mettre en relation ces sites de mémoire avec les enseignants et les écoles et de leur montrer comment ils peuvent profiter les uns des autres.

On peut trouver des traces de mémoire à de nombreux endroits en Argentine. Elles ne font pas toujours référence à la même histoire. De nombreux centres clandestins de l’époque du terrorisme d’État ont été transformés en mémoriaux et il y a aussi des musées sur l’Holocauste. Tous ces lieux peuvent constituer des environnements d’apprentissage intéressants.

Quels outils et méthodes avez-vous présentés aux éducateurs qui ont participé à vos ateliers ? Quel a été leur sentiment général ?

Tous les ateliers se sont articulés de la même manière. Pendant la première session, nous avons présenté aux participants un aperçu détaillé de l’histoire de l’Holocauste et examiné plusieurs autres exemples de génocides et de violences de masse commis dans le passé. Nous voulions nous assurer que les enseignants aient une bonne connaissance des processus qui peuvent conduire à la violence de masse et qu’ils comprennent en quoi ces connaissances peuvent aider à prévenir de futurs génocides. Nous avons également utilisé des images et des témoignages durant cette session.

Pour la deuxième session, nous avons demandé aux enseignants de partager leurs expériences personnelles sur l’enseignement de ces sujets. De nombreux enseignants ont insisté sur le fait que l’enseignement du passé était très important pour aider les élèves à comprendre et à répondre aux défis contemporains en Argentine, tels que la violence policière, la discrimination envers les individus économiquement défavorisés ou les immigrés, la montée des partis politiques d’extrême droite en Amérique latine et la violence contre les femmes. Les élèves sont chaque jour exposés à ces problèmes. Les enseignants participants ont indiqué que leurs élèves reproduisaient fréquemment les paroles et les actes violents dont ils étaient témoins, tandis que d’autres étaient eux-mêmes victimes de discrimination.

Les enseignants ont également évoqué le déni comme étant un thème courant, notamment le déni de l’Holocauste et les distorsions et le déni des crimes commis durant la dictature militaire argentine. En réponse à cela, nous espérons fournir aux enseignants des outils à l’appui de leurs efforts visant à lutter contre ces tendances préoccupantes.

Une partie essentielle de l’atelier a été la visite d’une ancienne prison clandestine locale. Pour chaque atelier, nous avons organisé une session avec les personnes employées dans les mémoriaux et les musées locaux, qui ont expliqué comment ces espaces pouvaient servir à enseigner et à s’informer sur l’histoire de la dictature militaire et sur la responsabilité civique aujourd’hui.

Comment allez-vous tirer parti du succès de vos ateliers ?

Maintenant que les ateliers sont terminés, nous commençons à penser à l’avenir. Nous aimerions atteindre davantage d’enseignants. C’est pourquoi nous sommes en train d’élaborer un guide à l’intention des enseignants qui explique comment intégrer les leçons sur l’Holocauste et les génocides à l’école et dans les activités extrascolaires. En coopération avec le Ministère fédéral de l’éducation, nous envisageons d’envoyer ce guide à tous les ministères de l’éducation des provinces et de le publier en ligne.

Ce guide comprendra une section décrivant clairement comment l’enseignement de l’Holocauste et des génocides peut contribuer à la prévention de futurs génocides. Nous sommes convaincus que la phrase « Plus jamais » doit être soutenue par un agenda concret, et nous espérons que notre guide pourra aider à définir cet agenda.

Nous envisageons également d’élargir notre projet. Une étape consistera à intégrer les méthodes liées aux nouvelles technologies, telles que les réseaux sociaux et les cartes numériques. Nous souhaiterions créer une carte interactive en ligne offrant une vue d’ensemble des différents sites de mémoire en Argentine, notamment les mémoriaux et musées sur l’Holocauste ainsi que les cimetières juifs et les synagogues.

Nous prévoyons en outre d’organiser des ateliers dans d’autres provinces et de poursuivre notre coopération avec la société civile. Le Ministère fédéral de l’éducation a indiqué qu’il continuerait de soutenir ce projet, notamment ces ateliers supplémentaires.

En quoi le soutien de l’UNESCO et de l’USHMM a-t-il contribué au succès de votre projet ?

Le soutien de l’UNESCO et de l’USHMM a été très important dès le départ. Durant la Conférence internationale sur l’éducation et l’Holocauste (ICEH) en décembre 2017, nous avons pu rencontrer l’équipe des réseaux sociaux de l’USHMM, qui nous a appris à utiliser les outils en ligne à l’appui de l’enseignement de l’Holocauste et des génocides. Cela nous a donné l’idée d’inclure une composante sur les réseaux sociaux dans notre projet. Maintenant que nous avons créé les fondations lors de nos premiers ateliers, grâce au soutien de l’UNESCO et de l’USHMM, nous pouvons commencer à concrétiser cette ambition.