À l'horizon | Un réservoir intarissable : la diversité culturelle au service de l'avenir que nous voulons

29/07/2021

La culture, dans toute sa diversité, constitue un réservoir intarissable dans lequel nous étanchons notre soif de connaissance du monde, et puisons pour trouver des solutions aux enjeux contemporains. Depuis l’émergence d’Homo Sapiens, le progrès humain a suivi le cours de son évolution à travers la diversité culturelle, les échanges entre groupes humains, les découvertes et innovations, ou encore les institutions et connaissances. La culture est en perpétuel mouvement, évoluant à travers le temps et l’espace, s’adaptant aux circonstances de son époque. Chaque culture se nourrit ainsi des différentes perspectives apportées par cette vaste accumulation de connaissances. La diversité culturelle est donc la ressource renouvelable par excellence de l’humanité et des sociétés. Aujourd’hui encore, la valorisation de la diversité et la promotion des cultures au sein de nos sociétés apparaissent comme des impératifs.

Le monde d’aujourd’hui ne semble pas encore en bonne voie pour atteindre les objectifs d’un développement plus durable. Le récent Rapport des Nations Unies sur la mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD) souligne que « la pandémie a eu des conséquences très prononcées dans un certain nombre de domaines, balayant des décennies d’efforts en matière de développement. » Les pays, où les inégalités se sont accrues, abritent plus des deux tiers (71%) de la population mondiale, selon le Rapport social mondial de 2020. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme tire fréquemment la sonnette d’alarme sur la montée du racisme et de la xénophobie ; la culture elle-même étant souvent instrumentalisée pour diviser les sociétés et les communautés dans de nombreuses régions du monde, comme le souligne un rapport de 2018 du rapporteur spécial dans le domaine des droits culturels. Par ailleurs, l’avenir de notre planète est en jeu : la crise climatique est à nos portes, et l’année 2021 est décrite comme « une année décisive pour les populations et la planète » par le Secrétaire Général des Nations Unies, Antonio Guterres. Les nouvelles technologies changent également la donne et soulèvent de nouvelles problématiques quant à la manière dont nous interagissons avec le monde et les autres, entraînant d’importants questionnements en matière d’éthique pour l’avenir de l’humanité.

Les sociétés de nos jours sont résolument multilingues et multiculturelles, dont certaines jouissent d’un grand nombre de cultures et de groupes ethniques. Cette diversité s’est renforcée au fil du temps grâce notamment aux dynamiques d’échanges et migratoires. Le colonialisme, l’esclavage et les déplacements de populations dus aux conflits ont également modifié le tissu social des sociétés, entraînant une perte de connaissances essentielles. La diversité ne désigne pas seulement les différences induites par la présence de différentes communautés culturelles ou ethniques, mais renvoie également à la variété des modes de vie des individus qu’ils soient liés aux genres, à l’orientation sexuelle, à une situation de handicap ou encore à des questionnements d’ordre générationnel. Les cultures transcendent bien souvent les frontières nationales, et les technologies numériques ont, par ailleurs, multiplié les échanges entre les populations comme jamais auparavant, créant de nouvelles communautés au-delà des frontières. Face à cette diversité de codes et de perspectives, certains États se trouvent démunis et ne parviennent parfois pas à déployer les actions nécessaires pour tirer le plein potentiel de la diversité culturelle au service de l’intérêt commun.

Aujourd’hui, dans le contexte de la pandémie de COVID-19, les États réévaluent leurs choix politiques sur le long terme, parmi de nombreuses priorités concurrentes – qu’il s’agisse de la santé, des infrastructures ou de l’emploi. Quelle place la culture occupe-t-elle dans cette panoplie de politiques publiques ? L’Histoire a démontré, qu’après avoir subi un traumatisme, les sociétés et les populations s’appuient sur la culture pour forger des réponses. La création même de l’UNESCO s’inscrit dans cette perspective, dans la conviction que la reconstruction des sociétés, des suites de ka Seconde Guerre mondiale, devait reposer sur des moyens politiques et économiques mais aussi sur un renouvellement des idées et de nouvelles solidarités, grâce à notre « féconde diversité ».

« Un développement sans la culture est une croissance sans âme »

Les politiques de développement traditionnelles, axées sur la croissance économique, étaient guidées par la logique qu’une augmentation de la prospérité ferait évoluer le bien-être humain et réduire la pauvreté. Dans les années 1990, il est clairement apparu qu’une approche purement basée sur la croissance avait exacerbé les fractures économiques et sociales entre, et au sein, des pays, menaçant ainsi l’inclusion sociale et l’évolution des sociétés pacifiques et durables. L’intensification de la destruction écologique a entraîné l’aggravation des catastrophes naturelles, et a donné lieu à une recrudescence des incertitudes au niveau mondial. Un changement de paradigme s’est par la suite opéré en faveur du « développement humain », se basant sur les travaux d’Amartya Sen, qui a mis l’accent sur l’élargissement du choix des individus et l’élargissement des libertés. Au sein du système des Nations Unies, l’indice de développement humain a été introduit pour prendre en compte de dimensions telles que la santé et l’éducation.

 

Cependant, les individus ne fonctionnent pas en atomes isolés. Nous travaillons, coopérons, et interagissons ensemble de multiples façons. C’est la culture qui nous connecte les uns aux autres et rend possible le développement de l’individu. La culture définit également la relations des individus avec leur environnement naturel. C’est en ce sens que toutes les formes de développement, dont notamment le développement humain, sont finalement déterminées par des facteurs culturels. Si la culture est ainsi comprise comme la base du développement, la notion même de politique culturelle appelle à être considérablement élargie.

Toute politique de développement devrait être perméable à la culture et pouvoir s’en inspirer. Loin de se limiter aux arts et au patrimoine, les participants à la Conférence mondiale sur les politiques culturelles de 1982, Mondiacult, ont défini la culture comme : « dans son sens le plus large, l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » Le rapport Notre diversité créatrice, publié par la Commission mondiale sur la culture et le développement en 1995, souligne que « si les communautés du monde doivent améliorer leurs options de développement humain, elles doivent d’abord être habilitées à définir leur avenir en fonction de ce qu’elles ont été, de ce qu’elles sont aujourd’hui et de ce qu’elles veulent finalement être. » Vingt ans plus tard, le Programme 2030, dont la devise est « L’avenir que nous voulons », fait lui aussi écho à cette vision.

La culture est « dans son sens le plus large, l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. »

Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mondiacult, 1982

Tout en réaffirmant une définition au sens large de la culture, la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle de 2001 a, par la suite, donné une orientation politique à ce pluralisme culturel en faveur d’un épanouissement des capacités créatives susceptibles de stimuler la vie publique. Cette dernière affirme que « les politiques favorisant l’intégration et la participation de tous les citoyens sont garantes de la cohésion sociale, de la vitalité de la société civile et de la paix », et que le meilleur moyen d’y parvenir est de s’inscrire dans un cadre démocratique. Le Rapport mondial de 2009 de l’UNESCO : Investir dans la diversité culturelle et le dialogue interculturel s’en fera l’écho, en précisant que « la diversité culturelle devrait être définie comme la capacité à maintenir une dynamique de changement en chacun de nous, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes », ajoutant ainsi une dimension essentielle à la valeur du pluralisme en faveur de la résilience. Les différences entre les cultures ne doivent donc pas s’apparenter à une menace mais plutôt comme un trait fondamental de la richesse de l’humanité, nous incitant à une ouverture vers l’ensemble des « caractéristiques spirituelles, matérielles, intellectuelles et émotionnelles » du monde.

Adopté en 2015, le Programme des Nations Unies de développement durable à l’horizon 2030 – dont l’ambition s’inscrit dans une vision « pour le peuple et par le peuple » – reflète l’évolution vers des modèles de développement qui placent les considérations sociales au même niveau que les considérations économiques, et reconnaît explicitement le pouvoir de la culture. Une première pour la culture dont le rôle en faveur du développement durable a été clairement défini dans un agenda international. À cette occasion, les États membres ont déclaré : « Nous avons conscience de la diversité naturelle et culturelle du monde et savons que toutes les cultures et toutes les civilisations peuvent contribuer au développement durable, dont elles sont des éléments indispensables. » Les pays se sont également engagés « à favoriser l’entente entre les cultures, la tolérance, le respect mutuel et une éthique de citoyenneté mondiale et de responsabilité partagée ».

La culture est, par nature, un fondement, raison pour laquelle elle ne peut être cloisonnée à un objectif indépendant, et revêt ainsi un rôle transversal contribuant à l’ensemble des 17 Objectifs de développement durable du Programme 2030. À titre d’exemple, la culture y est liée de manière explicite à l’éducation, notamment pour sa capacité à créer des conditions propices à l’appréciation de la diversité culturelle, à valoriser toutes les cultures de manière égale dans le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En outre, la culture contribue également à un tourisme durable, respectueux de la culture locale, et à la protection du patrimoine culturel et naturel afin de rendre les établissements humains plus inclusifs, sûrs, résilients et durables.

Unis dans la diversité

La mobilisation de la culture au cœur de l’élaboration des visions nationales de développement n’est pas chose nouvelle. Les premières politiques culturelles nationales ont émergé à la fin du 18e siècle avec les grands musées publics en Europe. Dans les années 1960, la culture faisait office de cri de ralliement pour les pays nouvellement indépendants, et représentait un véritable moteur des projets de construction de la nation. À titre d’exemple, les politiques des États arabes ont mis un accent particulier sur le rôle de la culture au service de la création d’une identité et de la construction d’une unité. Dans les Caraïbes, la culture est devenue un important outil d’émancipation pour la majorité de la population anciennement réduite en esclavage, reflétant le principe selon lequel accepter son passé est le seul moyen de construire l’avenir. En Amérique latine, les priorités culturelles étaient davantage façonnées par les besoins politiques des années 1980 et 1990, lorsque les effets socioculturels de la transition vers la démocratie ont commencé à se faire sentir. Par conséquent, les politiques culturelles ont eu tendance à mettre davantage l’accent sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion en renforçant les droits culturels.

La protection de la diversité culturelle a longtemps été au cœur de la vision de nombreux pays pour inscrire leur prospérité sur le long terme. Par exemple, depuis son indépendance en 1949, l’Indonésie s’est dotée d’un slogan national autour de cette idée : « L’unité dans la diversité » (« Unity in diversity », en anglais). Cette devise s’inspire d’un mantra javanais datant du 15e siècle illustrant une identité partagée malgré les diverses cultures et ethnies des 17 000 îles de l’archipel. Dans la même veine, dans le Pacifique, au sortir de la colonisation, la Constitution des Samoa se basait à la fois sur « les principes chrétiens et les coutumes et traditions samoanes », en reconnaissance de son passé. Au fil du temps, d’autres pays ont étendu leurs politiques publiques afin d’englober les identités multiples de leurs populations. La Bolivie a peut-être été le premier pays à adopter, en 1967, une loi assurant la protection juridique de son folklore national, élargissant ainsi la définition des droits culturels, à ce que nous considérons aujourd’hui comme le patrimoine culturel immatériel. Un autre exemple éloquent est celui de la Constitution de 1987 d’Haïti, à travers laquelle le créole haïtien a acquis le statut de langue officielle au même titre que le français, en reconnaissance du patrimoine de sa population.

Les anciens modèles d’assimilation visant à homogénéiser les groupes de la population au service de l’édification d’une nation, ne se sont avérés ni souhaitables ni réalisables dans la construction de sociétés plus inclusives. Par ailleurs, la culture d’un pays ne demeure pas statique ou immuable. Au contraire, elle est dynamique et évolue continuellement, reflétant son histoire, ses mœurs, ses institutions et ses attitudes, ses mouvements sociaux, ses conflits, ses migrations et ses luttes ainsi que les configurations du pouvoir politique, à l’intérieur du pays et à l’échelle internationale. La première législation multiculturelle nationale au monde n’est apparue au Canada qu’en 1988, lorsque la nouvelle loi sur le multiculturalisme a reconnu la diversité culturelle comme une caractéristique fondamentale de la société canadienne. La loi reconnaît également le patrimoine multiculturel du Canada, les droits des peuples autochtones, permet l’usage de langues autres que les langues officielles – que sont l’anglais et le français – et protège les droits des minorités à jouir de leurs cultures.

Des politiques culturelles nationales plus récentes mettent également en valeur la diversité des cultures. À titre d’exemple, la politique culturelle de la Jamaïque de 2003, déplore que « les processus formels aient mis l’accent sur notre passé européen bien plus que sur nos patrimoines africain, indien, chinois et autres », et souligne « qu’il est nécessaire, surtout en ce qui concerne le patrimoine culturel immatériel, de se concentrer sur l’importance des connaissances traditionnelles dans la consolidation des communautés et le bien-être de la société en général ». Au Chili, c’est à la suite d’un processus sans précédent de consultation auprès des peuples autochtones, menée avec la pleine participation des neuf peuples autochtones et de la tribu afro-descendante, que le ministère des Cultures, des Arts et du Patrimoine a été créé en 2017. Cette référence aux « cultures », au pluriel, a marqué un important changement de paradigme non seulement en faveur de la reconnaissance de la diversité culturelle du pays, mais aussi de la création de mécanismes politiques pour assurer l’épanouissement de ces cultures. En outre, le pays œuvre depuis le mois juillet 2021 à l’élaboration d’une nouvelle constitution en collaboration avec un groupe de 155 membres représentatifs issus de différentes régions du pays. Ce dernier a, par ailleurs, relevé le défi de la diversité dans la représentativité des groupes puisque la moitié sont des femmes, un minimum de 17 sont issus de peuples autochtones, et le plus jeune a 21 ans. Cela est considérée comme une grande force pour assurer un processus participatif et inclusif dans le cadre de la construction d’un avenir plus juste dans un pays où les inégalités sont profondes.

Par ailleurs, des politiques novatrices ont également été élaborées au niveau international, comme l’Instance permanente sur les questions autochtones (UNPFII), lancée en 2002 en tant qu’organe consultatif des Nations Unies. Cette démarche s’est illustrée comme une étape importante dans la reconnaissance, la protection et la promotion de la diversité culturelle, ainsi qu’un grand accomplissement en matière de droits culturels. L’adoption de la Convention de 2003 de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel par les États membres de l’UNESCO a été tout aussi visionnaire, car elle a permis d’aboutir à une définition plus inclusive du patrimoine culturel, à travers une valorisation des traditions et des savoir-faire locaux, élargissant ainsi la définition du patrimoine au-delà des manifestations physiques du patrimoine. En outre, elle reconnaît que le patrimoine culturel immatériel est un patrimoine partagé, non lié à un territoire particulier, et qu’il est sujet à des évolutions au fil du temps.

Le ministère est guidé par les principes de la diversité culturelle, la démocratie et la participation, la reconnaissance culturelle des peuples autochtones, le respect pour la liberté de création et la valorisation sociale des créateurs et professionnels de la culture, ainsi que la reconnaissance des cultures territoriales, le respect des droits des practitiens et des créateurs de du secteur de la culture et de la mémoire historique.

Ministère des Cultures, des Arts et du Patrimoine du Chili

La culture : le moteur du changement

La diversité culturelle – lorsqu’elle est exploitée à bon escient – est en mesure de nourrir le dialogue et la compréhension mutuelle, et de développer de nouveaux modèles de citoyenneté à travers un accès élargi à des connaissances essentielles. Les codes culturels locaux peuvent constituer une source pour la cohésion sociale et la paix, notamment dans les pays qui ont fait l’expérience de bouleversements sociaux. À titre d’exemple, le plan de développement national du Tchad vise à renforcer « la cohésion nationale à travers la réhabilitation et la restauration de valeurs ancestrales ». La politique culturelle de 2018 du Pakistan reconnaît, quant à elle, la diversité culturelle comme un « lien unificateur » pour surmonter les tensions intercommunautaires. Caractérisée par un kaléidoscope de groupes ethniques et religieux, l’île Maurice attribue son classement élevé dans l’Indice mondial de la paix au respect de la diversité culturelle. Dans son Examen national volontaire (ENV) de 2019, soumis aux Nations Unies dans le cadre du suivi des Objectifs de développement durable, l’île Maurice indique que le pays « est une île-État démocratique souveraine d’environ 1,3 million de personnes de races, de cultures et de croyances religieuses différentes, vivant dans un esprit d’unité, de respect mutuel et de tolérance. Ces valeurs ont soutenu le processus de construction de la nation. »

En plus d’être porteuse de cohésion sociale, la diversité culturelle permet de soutenir des moyens de subsistance durables et, plus largement, la croissance économique. Elle s’appuie aussi bien sur la richesse du patrimoine culturel immatériel que de la diversité des expressions culturelles. À titre d’exemple, le Maroc, à travers sa Vision 2020, œuvre à stimuler le tourisme culturel par l’organisation de festivals dédiés aux arts et aux expressions artistiques du patrimoine. Dans la même perspective, l’initiative « Ruta Afro » du Panama consiste à créer du lien entre les communautés afro-panaméennes par le biais d’un circuit touristique, qui permet d’offrir davantage de visibilité à leurs cultures ainsi que des opportunités d’emploi. La politique « Un village, un produit » (« One Village One Product », en anglais) du Brunei Darussalam est, quant à elle, axée sur le tourisme culturel communautaire et repose sur la promotion de l’artisanat et du patrimoine culturel immatériel. Enfin, le récent Pacte pour la culture du Pérou souligne l’ambition du pays d’un plus large investissement dans la diversité culturelle en vue de stimuler le secteur culturel, protéger le patrimoine du pays, et promouvoir les industries culturelles.

La culture définit également la façon dont les populations perçoivent leurs relations avec la nature et leur environnement, à la terre et au cosmos. La cosmovision autochtone quechua est précisément centrée sur l’humanité en tant que partie intégrante de l’environnement naturel et social. Partant de ce principe, la notion de « sumak kawsay » ou « bien-être » a été introduite en 2008 dans la Constitution de l’Équateur, faisant du pays le premier à reconnaître les droits à la nature dans sa constitution. Dans les petits États insulaires en développement du Pacifique, le patrimoine culturel se caractérise par des liens étroits entre l’homme et la nature, qui s’expriment principalement par le biais du patrimoine culturel immatériel. Les États fédérés de Micronésie, par exemple, soulignent dans leur ENV 2020 la façon dont leur volonté de protection d’une biodiversité, parmi les plus riches du monde, associée à des traditions fortes et diverses, permet au pays de jouir d’un positionnement idéal pour conserver aussi bien son patrimoine naturel que social. Dans la même veine, la Hongrie a inscrit les liens entre la culture et l’environnement dans sa Constitution en 2012 afin de soutenir les efforts de « préservation et de protection des ressources matérielles, intellectuelles et naturelles » en faveur des générations futures : c’est l’un des rares documents au monde qui énonce des principes liés aux droits des générations futures sur cet héritage.

L’apport des connaissances locales et autochtones s’avère progressivement essentiel dans la lutte contre le changement climatique et la perte de biodiversité. Les cultures des 350 millions d’autochtones dans le monde sont étroitement liées au monde naturel. Leurs connaissances, bien que relativement nouvelles dans le champ de la science du climat, sont reconnues depuis longtemps comme une source essentielle d’informations et de perspectives dans des domaines tels que l’agroforesterie, la médecine traditionnelle, la conservation de la biodiversité, l’évaluation d’impact, ainsi que la préparation et la réponse aux catastrophes naturelles. Tant la Convention sur la biodiversité de 1992 que l’Accord de Paris sur le changement climatique de 2015 invitent les États à prendre en considération, préserver, maintenir et faire usage des connaissances traditionnelles et autochtones pour l’élaboration de politiques socio-économiques et environnementales pertinentes.

Par ailleurs, un grand nombre des 7 000 langues du monde sont des langues autochtones, chacune d’entre elles reflétant une vision du monde et un système de connaissances uniques. L’objectif de la Décennie des langues autochtones 2022-2032 est précisément de protéger et promouvoir ces langues. Reconnaissant que les peuples autochtones sont les détenteurs d’une riche diversité du patrimoine vivant à travers une multitude de pratiques, représentations, expressions, connaissances et compétences, la Convention de 2003 de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel permet aux peuples autochtones de faire entendre leur voix et de contribuer aux réflexions sur le patrimoine, à l’échelle internationale, en veillant ainsi à y refléter leurs expériences et connaissances.

Villes, musées et médias : des pôles de diversité culturelle et de citoyenneté mondiale

Les villes, les musées et les médias contribuent aussi bien à formuler et diffuser de nouvelles connaissances, qu’à améliorer nos façons de vivre ensemble. Ces derniers offrent des espaces privilégiés d’appréciation de la diversité culturelle. D’ici à 2050, on estime que 70 % de la population mondiale vivra dans les villes, où se concentre la plus grande diversité. En milieu urbain, la mixité des modes de vie et des formes d’expression peut être source à la fois de créativité et d’innovation. Renforcer l’intégration sociale à travers le respect des diversités ethniques et culturelles, tout en suscitant leur essor, constitue ainsi un enjeu majeur pour les politiques publiques. À l’instar des tendances mondiales en matière de développement, tout au long des années 1980, en Europe occidentale et en Amérique du Nord, les politiques culturelles urbaines ont été développées au service d’objectifs essentiellement économiques.

Le Nouveau Programme pour les villes de 2016 approuvé par les Nations Unies reconnaît pleinement que « la culture et la diversité culturelle constituent des sources d’enrichissement pour l’humanité et contribuent de façon majeure au développement durable des villes, des établissements humains et des citoyens, en leur donnant les moyens de jouer un rôle actif et irremplaçable dans les initiatives de développement. » En effet, la culture, la créativité, le patrimoine et la diversité sont mentionnés plus de 35 fois dans le Programme.  La diversité du tissu urbain a conduit à l’émergence de nouveaux acteurs, notamment au sein de la société civile. Cela a ouvert de nouveaux espaces culturels et créé des opportunités de célébrer la diversité culturelle, notamment à travers les festivals. En outre, de nouvelles idées, de nouveaux concepts et de nouveaux outils – tels que les Villes créatives et le Paysage urbain historique – ont émergé, enrichissant ainsi les approches de vivre ensemble.

 

La culture est un élément constitutif de la ville, à l’image de la notion de « civitas » de la Rome antique qui renvoie à un ensemble social cohérent, à un organe collectif de citoyens, comme le souligne le rapport mondial de l’UNESCO « Culture : Futur urbain ». Si le patrimoine culturel matériel construits de multiples strates de signification, les expressions culturelles constituent des vecteurs de l’identité collective. Dans cette perspective, la recommandation de l’UNESCO de 2011 concernant le paysage urbain historique encourage les décideurs locaux à adopter une planification participative et à consulter les parties prenantes sur les valeurs à protéger pour les transmettre aux générations futures, et à déterminer les attributs qui portent ces valeurs. Le Réseau des villes créatives de l’UNESCO – à travers ses sept domaines créatifs – renforce le dialogue, indispensable au développement. Les Villes créatives recherchent des solutions innovantes pour répondre aux besoins des populations les plus vulnérables, notamment en matière de logement, de mobilité, d’accès à l’espace public et à la vie culturelle. À titre d’exemple, dans la médina de Tunis – un site du patrimoine mondial et une Ville créative d’artisanat et des arts populaires – l’Association pour la protection de la médina de Tunis a conçu, en collaboration avec les autorités locales, un programme ambitieux de régénération des logements insalubres et de restauration des bâtiments historiques. La foire annuelle de l’artisanat et le festival de la médina attirent également des dizaines de milliers de visiteurs par an pour célébrer la diversité culturelle de la médina.


Par ailleurs, « les espaces publics peuvent créer l’environnement nécessaire pour casser les mythes et les stéréotypes destructeurs associés à la migration en encourageant le débat public à propos des contributions variées et extrêmement constructives apportées par les migrants aux populations locales », comme le souligne la Déclaration de Barcelone sur les espaces publics de 2016. Une approche culturelle de la planification urbaine renouvelle les notions de « droit à la ville » pour le bien commun. L’UNESCO a lancé en 2004 la Coalition internationale  des villes inclusives et durables pour répondre aux problématiques liées au racisme, à la discrimination raciale et à la xénophobie ainsi qu’à d’autres maux sociétaux résultant des transformations sociales, notamment de l’urbanisation rapide, la mobilité humaine et l’augmentation des inégalités.  Les sept coalitions régionales et nationales collaborent pour faire progresser un développement urbain inclusif, exempt de toute forme de discrimination, à travers l’élaboration de politiques inclusives, le renforcement des capacités et des activités de sensibilisation. Un exemple éloquent d’événement rassembleur, qui investit l’espace public, est la Journée internationale du jazz des Nations Unies, initiée par l’UNESCO. Cette journée de célébration de la musique jazz offre l’occasion de faire la lumière sur son historique liée à la défense des droits de l’homme et des droits civils, et sur ses origines en Afrique et dans les Caraïbes.


 

 

Les 104 000 musées du monde revêtent également une « grande importance pour toutes les sociétés, pour le dialogue interculturel entre les peuples, pour la cohésion sociale et pour le développement durable, la société et en tant que facteur d’intégration et de cohésion sociale », comme le souligne la Recommandation de l’UNESCO de 2015 concernant la protection et la promotion des musées et des collections, de leur diversité et leur rôle dans la société. Pourtant, certaines études révèlent que les musées ne font pas toujours preuve d’ouverture à une diversité de groupes sociaux, une exclusion parfois liée à l’appartenance ethnique, aux genres, à l’orientation et à l’identité sexuelles, ou encore au milieu socio-économique, au niveau d’éducation, aux capacités physiques, à l’affiliation politique et aux croyances religieuses. Une étude menée en 2017 aux États-Unis éclaire sur la question et souligne que les visiteurs issus de la diversité raciale et ethnique, ainsi que les jeunes, étaient plus susceptibles de penser que les structures culturelles n’étaient « pas pour les gens comme [eux] ». De nombreux musées pourraient davantage investir dans leur potentiel de promotion en faveur de la diversité culturelle et de la valorisation de la diversité des cultures.

 

Certains musées dans le monde proposent des solutions innovantes pour attirer les populations marginalisées, accomplissant ainsi leur rôle d’espaces publics de réflexion et de débat autour de sujets historiques, sociaux, culturels ou encore scientifiques. Un projet porté par l’Edo musée d’art ouest-africain, située dans la ville de Benin City, dans le sud du Nigéria, dont l’ouverture est prévue en 2025, s’inscrit dans cette réflexion et a pour ambition de développer une compréhension commune du patrimoine culturel de la sous-région, contribuant ainsi à la « renaissance culturelle » du continent. Ouvert en 1982, le Musée national des cultures populaires (« Museo Nacional de las Culturas Populares », en espagnol) a pour objectif déclaré d’être « une porte ouverte sur la diversité culturelle des traditions ancestrales et les nouvelles propositions de manifestations culturelles [...] qui favorisent le respect du pluralisme culturel qui caractérise notre pays ». La France, quant à elle, a développé un modèle de musées numériques mobiles et à faible coût appelés « Micro-folies » en vue d’améliorer l’accessibilité sociale. Un autre exemple éloquent est celui du Réseau national des musées de Norvège dédié aux minorités et à la diversité culturelle ; ce dernier réunit plus de 20 musées organisant des expositions itinérantes ou des ateliers de formation auprès de personnes issues de minorités, afin d’accroître leur accès à la culture et leur inclusion dans les programmes de ces institutions.

 

Les médias et les technologies numériques sont également des vecteurs de partage de contenus culturels. Le rapport de l’UNESCO « Re|penser les politiques culturelles », publié en 2018, a révélé que regarder la télévision et écouter la radio étaient des activités culturelles si largement répandues qu’elles étaient indispensables pour informer les populations sur les diverses expressions culturelles, et pour garantir leur droit à la participation culturelle. Il y a malgré tout un risque de concentration des médias et d’homogénéisation des expressions, dont certains s’alarment à juste titre. Il est par conséquent vital de développer le pluralisme des médias à travers un accès élargi à ces derniers et le développement de cadres réglementaires qui contribuent à créer des médias représentatifs des sociétés en constante évolution. Il apparaît également vital de promouvoir la formation à l’éducation aux médias et développer une sensibilité à la culture, en particulier en direction des professionnels pour qu’ils renforcent leur sensibilité à la diversité et évitent les écueils de la discrimination, de la stigmatisation et des stéréotypes.   

Le taux de pénétration d’Internet dans le monde s’élève aujourd’hui à 53,6 %, ce qui signifie que près de la moitié du monde n’est toujours pas en mesure de prendre part aux débats au niveau global qui souvent ont une résonance en ligne. Cela concerne, en particulier, les femmes et les personnes en situation de handicap, ce qui porte directement atteinte aux droits fondamentaux. Par ailleurs, il existe actuellement une vaste fracture linguistique dans le cyberespace – avec 77% des contenus en ligne disponibles en seulement 10 langues – qui ne fera qu’exacerber la fracture numérique, un pan entier de la population mondiale restant marginalisée. Face à ce constat, la Recommandation de l’UNESCO de 2003 sur la promotion et l’usage du multilinguisme et l’accès universel au cyberespace propose des mesures favorisant l’accès universel aux ressources et services numériques, et facilitant la préservation de leur diversité culturelle et linguistique. Les algorithmes sont également porteurs d’un risque puisque, loin d’élargir les choix, les technologies numériques et l’intelligence artificielle peuvent conduire à une homogénéisation de l’accès aux expressions culturelles.

L’UNESCO est le chef de file des discussions mondiales sur la manière d’aborder les questions relatives à la transparence, à la responsabilité et à la vie privée en matière d’intelligence artificielle. Un cadre mondial pour la réglementation de l’intelligence artificielle, contenant des chapitres politiques orientés vers l’action sur ces questions et les champs y afférents, dont la culture, devrait être adopté d’ici la fin de cette année. Un des points particulièrement positifs des plateformes numériques est qu’elles ont notamment permis à plusieurs communautés de partager et transmettre leur patrimoine immatériel, comme cela a été particulièrement observé pendant la pandémie.

 

Une ressource renouvelable par excellence

À travers les époques, la culture a été un réservoir intarissable d’innovation et de créativité, elle est une ressource renouvelable par excellence. Pourtant, aujourd’hui plus qu’à tout autre moment de l’histoire, les défis auxquels nous sommes confrontés s’entremêlent, sont multiformes et incontestablement mondiaux. La fragmentation des sociétés, l’accroissement des inégalités, les formes complexes de conflits contemporains, conjugués à la crise climatique et aux transformations technologiques, provoquent de tels bouleversements que les sociétés ne pourront relever les défis mondiaux qu’en renforçant la diversification et en tirant le plein potentiel de la diversité culturelle, ce qui n’est réalisable que si toutes les cultures sont mises sur un même pied d’égalité. 

Dans un monde globalisé, l’État moderne est résolument et irréversiblement multiculturel. Afin d’assurer l’unité et la diversité, et éviter l’émergence de tensions et les fragmentations sociales, les politiques publiques se doivent de construire des sociétés inclusives – en mesure de promouvoir la diversité de l’ensemble des citoyens, sans distinction de race, d’origine ou de sexe, et de garantir le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans un environnement démocratique. Les développements institutionnels au niveau des pays au cours de la dernière décennie – notamment la création de ministères de la culture et l’intégration de la protection de la diversité culturelle dans les documents juridiques, tels que dans les constitutions – témoignent d’une aspiration partagée par de nombreuses sociétés. Il est donc impératif que l’État puisse garantir le respect de la diversité culturelle par le biais de l’élaboration de politiques la valorisant comme une ressource positive en faveur du progrès et non pas comme un instrument de division.

 

Tirer le plein potentiel de la culture, dans toute sa diversité, appelle à une adaptation des instruments politiques des États, pour des politiques plus globales, prenant en compte le large spectre des politiques publiques. C’est en réformant leurs outils et instruments politiques que les pays sont en mesure de s’adapter aux sociétés multiculturelles d’aujourd’hui. Axées sur les connaissances, nos sociétés appellent à créer de meilleures conditions pour mobiliser l’ingéniosité de chacun et dans tous les domaines de la société. Cette approche serait, par ailleurs, susceptible d’offrir au plus grand nombre de citoyens la possibilité de s’engager et de contribuer à la construction d’une véritable citoyenneté mondiale en dotant les individus des capacités nécessaires pour devenir des acteurs du changement au sein des sociétés, dans lesquelles ils évoluent, et leur permettre d’élargir le champ des possibles.

Garantir le développement de la culture permettra de mettre en place de nouveaux modèles économiques et de société, davantage axés sur l’humain, qui s’appuient sur les capacités humaines et investissent dans celles-ci. Investir dans la culture équivaut à investir dans le capital humain.  Exploiter le pouvoir de la culture ne se limite pas aux modèles économiques mais concerne l’ensemble des politiques publiques, de l’éducation à la santé, en passant par le développement numérique, la transition écologique et l’emploi. Une plus grande interdépendance, mais aussi une diversification, sont nécessaires au développement durable. L’esprit du Programme 2030 souligne qu’une seule solution ne convient pas à tous. Seule la culture est en mesure de liées les ambitions mondiales aux solutions locales, car elle offre de nouvelles plateformes de dialogue entre les décideurs et les citoyens. L’année 2021 pose les premiers jalons de la Décennie d’action des Nations Unies pour accélérer les progrès vers la réalisation des ODD. En 1994, la Commission mondiale de la culture et du développement a regretté le fait que « notre imagination sociale et politique n’a pas suivi le rythme de notre imagination scientifique et technologique ». De nos jours, ce constat est plus pertinent que jamais. Il est temps de placer la culture au cœur des stratégies de développement, en faisant usage de notre diversité créative.