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L’UNESCO et l’USHMM soutiennent un projet sur l’enseignement de l’Holocauste en Ukraine

11 Décembre 2018

Avec le soutien de l’UNESCO et du Musée Mémorial de l’Holocauste des États-Unis (USHMM), le Centre commémoratif de l’Holocauste de Babi Yar (BYHMC) à Kiev, en Ukraine, a accueilli le 15 novembre 2018 un atelier d’experts intitulé « Holocaust: Facts, Memorialization, Lessons » (l’Holocauste : faits, commémoration, enseignements), qui a rassemblé une quinzaine d’historiens, d’enseignants, de responsables de musées, de conservateurs et de leaders d’opinion de différentes institutions ukrainiennes dans le but de créer une vision commune des épisodes controversés du passé national de l’Ukraine, tels que l’Holocauste. Les conclusions de l’atelier serviront de base pour les recherches futures et l’élaboration de programmes et de recommandations.

Dans un entretien, Yana Barinova, chef des opérations au BYHMC, et Andriy Rukkas, responsable pédagogique au BYHMC et professeur d’histoire associé à l’Université nationale Taras-Chevtchenko, expliquent les motivations et les objectifs du projet.

« L’Holocauste est aussi une tragédie ukrainienne : de nombreux crimes commis dans le cadre de l’Holocauste ont eu lieu en Ukraine. Plus de 1,5 millions de Juifs ukrainiens ont été tués. Nous devons enseigner cela en tant que partie intégrante de notre histoire nationale, mais aussi pour empêcher que de telles atrocités se reproduisent », explique Andriy Rukkas au sujet de la pertinence historique de l’enseignement de l’Holocauste en Ukraine. Pourtant, l’éducation formelle n’offre qu’un accès très limité aux informations sur ce thème important. « À l’école secondaire, environ trois à quatre cours sont dédiés à l’ensemble de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Dans ces cours, les enseignants doivent aborder l’Holocauste. Cela laisse bien sûr peu de temps pour parler de la nature de la tragédie et de son histoire en détail », poursuit Andriy Rukkas. « Certaines universités, comme l’Université nationale Taras-Chevtchenko, dispensent des cours sur l’histoire de l’Holocauste, mais la plupart des professeurs ne se sentent pas à l’aise pour proposer ces cours. Il existe encore un manque de connaissances historiques académiques et de nombreux chercheurs ont du mal à accéder à la documentation ou aux ressources sur l’Holocauste, car elles ne sont pas disponibles en ukrainien. »

Les difficultés relatives au traitement du passé de l’Ukraine durant la Seconde Guerre mondiale ne se limitent pas à l’éducation formelle, mais se manifestent aussi dans l’ensemble de la culture nationale du souvenir. Yana Barinova explique pourquoi : « Il est extrêmement difficile d’écrire un récit national de l’histoire de l’Holocauste en Europe de l’Est et en particulier en Ukraine, tant les frontières ont changé au cours des dernières décennies. On ne sait pas vraiment à quel territoire faire référence pour parler de l’Ukraine pendant l’Holocauste. » D’autres controverses entourent la collaboration de la population ukrainienne avec les forces d’occupation allemandes ainsi que le souvenir des différents groupes de victimes. Yana Barinova illustre ces difficultés en citant l’exemple du site historique de Babi Yar : « En septembre 1941, plus de 30 000 Juifs ont été fusillés par la police allemande et ses auxiliaires à cet endroit un peu à l’extérieur de Kiev. Aujourd’hui, il y a 30 monuments, construits à des époques différentes par des groupes différents. Les visiteurs n’ont pas accès à un récit cohérent qui les aiderait à comprendre ce qui s’est passé ici. Au lieu, ils doivent naviguer à travers de nombreux récits, parfois contradictoires, ce qui demande beaucoup d’efforts. »

Pour remédier à ces représentations fragmentées et souvent contradictoires de l’histoire, le Centre commémoratif de l’Holocauste de Babi Yar a été créé en 2016. Yana Barinova présente l’approche innovante du Centre : « L’exposition permanente du Centre n’a pas pour but de créer un consensus, mais de stimuler le débat et d’éclairer le dialogue », dit-elle. « Ce processus peut aider à faire apparaître des points d’accord, une vision commune de cette histoire. Il peut également contribuer à d’autres débats sur les épisodes controversés et les catastrophes survenues dans l’histoire de l’Ukraine, tels que l’oppression sous Staline, l’annexion de la Crimée et la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. »

L’atelier organisé le 15 novembre 2018 a appuyé cette approche. Son principal objectif était de jeter les bases d’une compréhension commune de l’Holocauste en Ukraine, à commencer par un vocabulaire commun. À cette fin, l’atelier a été divisé en trois séances, intitulées « Faits », « Commémoration » et « Enseignements », qui ont donné lieu à des présentations de Sofia Dyak, Olga Honchar, Daryna Gladun, Igor Shchupak, Yegor Vradiy, Iryna Zakharchuk et Andriy Kulikov, et qui ont été animées par Andriy Rukkas, Oksana Dovgopolova de l’Université nationale Metchnikov d’Odessa et Vladyslav Hrynevych de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine. Natalya Lazar et Aleisa Fishman du Musée Mémorial de l’Holocauste des États-Unis ont participé à l’atelier. Les participants à l’atelier ont travaillé à la rédaction d’un bref document de programme en trois sections, comprenant un « glossaire » des concepts et des termes, une liste des « points d’accord » pour bâtir un consensus, ainsi qu’une liste des « questions épineuses » qui continuent de faire débat. Pour Yana Barinova, l’atelier a abouti à de solides résultats : « L’atelier nous a aidés à lancer un processus de collaboration sur le long terme et à nous mettre d’accord sur le passé de l’Ukraine ». Les projets de documents serviront à éclairer un document plus long, provisoirement intitulé « Feuille de route vers la compréhension ».

L’atelier s’est tenu sous l’égide de l’UNESCO et de l’USHMM. « C’est fantastique de voir comment des institutions aussi renommées que l’USHMM et l’UNESCO soutiennent ce projet et notre Centre », dit Yana Barinova. « Le fait d’aborder ces sujets controversés soulève des tensions dans notre pays. C’est pourquoi nous avons besoin de partenaires solides et influents. L’approbation, le soutien et le savoir de l’UNESCO et de l’USHMM sont par conséquent indispensables à la réussite de notre projet. Ce soutien a consolidé notre mission et renforcé les résultats et nous aidera à créer de nouveaux partenariats et à les conserver. »

L’atelier est le fruit de la Conférence internationale de 2017 sur l’éducation et l’Holocauste, un programme de renforcement des capacités à l’intention des acteurs de l’éducation organisé conjointement par l’UNESCO et le Musée Mémorial de l’Holocauste des États-Unis. Le programme vise à doter les acteurs de l’éducation du monde entier des outils et des compétences pour élaborer et mettre en œuvre des projets qui font progresser l’institutionnalisation de l’enseignement de l’Holocauste et des autres événements violents du passé en l’adaptant à leurs contextes nationaux respectifs.