La pensée critique et les leçons du passé sont essentielles pour prévenir de futurs génocides

08/04/2020

À l’occasion de la Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 (7 avril), les titulaires de chaires UNESCO spécialisées dans la prévention et l’éducation sur les génocides se sont exprimés sur l’importance de l’éducation pour tirer les leçons du passé et éviter que les graines de la haine soient semées dans l’avenir.

Chaque année, l’UNESCO commémore cette Journée instaurée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2003, qui marque le début du génocide perpétré contre la minorité tutsi au Rwanda par le gouvernement extrémiste hutu. Dans les 100 jours qui ont suivi, plus d’un million de membres de la minorité tutsi ont été systématiquement assassinés. Des Hutus modérés et d’autres opposants aux massacres ont également été tués au cours de cette période.

Trois membres du Programme UNITWIN/Chaires UNESCO, qui favorise la coopération interuniversités et le partage des connaissances, ont souligné la nécessité de continuer à dispenser un enseignement sur tous les génocides, y compris celui de 1994 contre les Tutsis au Rwanda, afin d’éviter de nouvelles atrocités.

Alex Hinton

Alex Hinton, professeur émérite d’anthropologie à l’Université de Rudgers (États-Unis) et au sein de la Chaire UNESCO sur la prévention des génocides, a déclaré : « L’expression un peu usée "tirer les leçons du passé” est ici fondamentale. Pour lutter contre les génocides, nous devons d’abord les comprendre. Que s’est-il passé ? Comment cela s’est-il passé ? Quelles ont été les conséquences ? Et la question cruciale : pourquoi n’y a-t-il pas eu davantage d’efforts pour le prévenir ? »

Selon lui, il est primordial de comprendre les spécificités de telles atrocités, tout en dispensant un enseignement comparatif. Construire une pensée critique est un outil pédagogique important et un mécanisme de prévention essentiel.

« Chaque génocide est unique, mais il partage des structures et des dynamiques communes avec les autres génocides, et nous renseigne sur le présent. Le génocide contre les Tutsis est révélateur quant à la capacité d’identités socialement et historiquement construites à être mobilisées politiquement dans un mouvement aux conséquences catastrophiques. Il présente par exemple des points communs avec d’autres génocides en ce qui concerne l’utilisation des médias et de la propagande. Le génocide de 1994 au Rwanda nous éclaire également sur l’un des principaux facteurs de risque actuels : la prolifération du discours haineux et des incitations à la haine dans de nombreux coins du globe. »

La pensée critique et le génocide de 1994 ont occupé une place centrale dans l’enseignement dispensé par le Centre Rutgers d’étude des génocides et des droits de l’homme, rappelle M. Hinton.

« Notre Chaire UNESCO sur la prévention des génocides a lancé des initiatives sur la justice transitionnelle, les études sur la paix, la prévention des atrocités, le sectarisme et la haine. Le génocide de 1994 contre les Tutsis au Rwanda a occupé une place centrale dans nos débats, ainsi que dans mes propres cours sur ces sujets ».

Stephen D. Smith

Stephen D. Smith, Chaire UNESCO pour l’éducation sur le génocide et directeur exécutif de la Fondation Shoah de l’Université de Californie du Sud (USC), a souligné l’importance de reconnaître et de se rappeler la vie des victimes du génocide.

« Les travaux de la Fondation Shoah de l’USC – Institut d’histoire et d’éducation visuelles ont pour objectif principal de faire comprendre que les victimes de génocide sont des personnes ordinaires, qui mènent une vie ordinaire. En recueillant les histoires de vie des survivants et des témoins du génocide contre les Tutsis au Rwanda, nous reconnaissons le droit de chacun à raconter son histoire ainsi que l’importance de donner au public la possibilité de l’entendre. En effet, les témoignages transmettent un sentiment d’espoir qui accompagnera le public dans les épreuves rencontrées dans leur propre vie.

Les archives historiques visuelles de la Fondation Shoah de l’USC donnent aux étudiants, enseignants et chercheurs un accès à 55 000 témoignages poignants correspondant à neuf événements génocidaires, qui peuvent servir de source primaire pour comprendre en profondeur le contexte du génocide au niveau humain.

Pendant plus de dix ans, la Fondation Shoah de l’USC, l’Aegis Trust et le Mémorial du génocide à Kigali ont collaboré avec d’autres partenaires rwandais dans le cadre de programmes favorisant le recueil de témoignages de survivants et de témoins du génocide contre les Tutsis, à des fins de recherche et d’éducation.

Le programme IWitness, mis en œuvre par l’Institut au Rwanda avec ses partenaires de l’Aegis Trust et du Mémorial du génocide à Kigali, fournit aux enseignants et élèves du secondaire le témoignage de survivants du génocide de 1994. Plus spécifiquement, il entend développer les compétences en TIC (grâce à l’utilisation de la plate-forme IWitness), les capacités de pensée critique et le sens civique des élèves à l’aide des témoignages des survivants de l’Holocauste et du génocide de 1994 contre les Tutsis.

Ce travail a conduit à l’intégration des témoignages dans le programme scolaire national rwandais. Les témoignages des survivants et autres témoins du génocide de 1994 sont également accessibles aux enseignants et aux élèves au Mémorial du génocide à Kigali.

Bernard Mossé

Bernard Mossé, responsable des contenus scientifiques et de formation à la Fondation du Camp des Milles (Université Aix-Marseille) et coordonnateur de la Chaire UNESCO « Éducation pour la citoyenneté, sciences de l’homme et convergence des mémoires », a souligné l’importance que revêt la proximité dans le temps du génocide contre les Tutsis.

« Le génocide contre les Tutsis au Rwanda est l’un des génocides les plus proches de nous dans le temps et vient prouver, après la Shoah et le génocide perpétré par le régime des Khmers rouges au Cambodge, la récurrence des processus génocidaires et la difficulté qu’ont les hommes à tirer les leçons de leur passé. »

Il a rappelé l’importance de l’enseignement comparatif.

« Le génocide contre les Tutsis se distingue par sa densité, par le grand nombre de meurtres commis sur une très courte période et dans un territoire réduit, ainsi que par le fait qu’il a été souvent perpétré entre voisins. Cependant, il présente de nombreux points communs avec d’autres génocides : des mécanismes humains similaires – la passivité, surtout de la part de la communauté internationale, la soumission à l’autorité, le pouvoir des milices et de la propagande, etc. Ce processus commun a fait l’objet de travaux de recherche pendant une douzaine d’années au Camp des Milles. Il est diffusé au grand public d’une manière unique dans un site mémoriel.

« Notre objectif est clair : encourager les jeunes et ceux qui occupent des positions d’autorité, les multiplicateurs, à réagir et à agir contre le racisme, l’antisémitisme et l’extrémisme. Notre site mémoriel reçoit 120 000 visiteurs et forme plus de 5 000 stagiaires par an, » a-t-il déclaré.

L’UNESCO s’attache à promouvoir l’éducation sur les génocides comme outil de sensibilisation aux causes, dynamiques et conséquences de ces crimes et à renforcer la résilience à toute forme de discrimination. En savoir plus sur les activités connexes de l’UNESCO et la commémoration de la Journée internationale.

 

Photo : Pierre-Antoine Pluquet