Interview

La politique a besoin de la science et d'empathie pour faire face à « la complexité et à l'ampleur des problèmes auxquels l'humanité est confrontée »

26/11/2020

Photo : Cédric Villani, mathématicien, scientifique et parlementaire français participant à la réunion du Groupe de réflexion de haut niveau à Paris, en novembre 2019.

Jamais la politique n'a eu un besoin plus pressant d'empathie et de science. La crise de la COVID-19 nous a montré combien il est important de tenir compte des facteurs psychologiques dans l’élaboration des politiques – les conséquences pour le personnel médical, mais aussi la gestion de la désinformation, le confinement, le deuil et les obsèques – tout cela en essayant de juguler une pandémie.

Cédric Villani, mathématicien, scientifique et parlementaire français

Que la politique ait besoin de la science et d'empathie est une réalité dans de nombreux domaines, dit-il, qu'il s'agisse de la science médicale ou de l'agriculture durable, des nouvelles technologies ou de la protection du patrimoine, et c'est un point important à prendre en considération pour le développement durable partout dans le monde. Faciliter les échanges entre les décideurs politiques et les scientifiques est donc un enjeu majeur pour relever les défis auxquels le monde est actuellement confronté.

Utiliser l'intelligence artificielle et les technologies numériques au profit de la société

Le domaine des nouvelles technologies, et en particulier celui de la gestion éthique de l'intelligence artificielle, en est un exemple. Selon les résultats de l'enquête « Le monde en 2030 » réalisée par l'UNESCO, pour répondre aux défis éthiques posés par l'intelligence artificielle, l'une des principales solutions consisterait à créer un cadre éthique mondial. L'UNESCO s'est attelée à élaborer une recommandation sur l'éthique de l'intelligence artificielle, conçue comme un instrument normatif mondial. Dans la droite ligne de cette recommandation, Cédric Villani mène une réflexion sur l'importance d'une approche de l'intelligence artificielle qui soit centrée sur l'humain.

La première chose à savoir quand on parle d'intelligence artificielle, c'est que la terminologie est trompeuse, car il ne s'agit pas vraiment d'intelligence, mais plutôt de tâches qui sont accomplies de la manière la plus efficace qui soit. Elle peut être un outil très utile dans ce sens. Et ce qui est intéressant, c'est que l'intelligence artificielle n'a pas besoin d'une science aussi approfondie que nous le pensions au départ – elle peut être abordée de manière très pragmatique et avec une grande ouverture d'esprit.

Cédric Villani

Selon Cédric Villani, cela signifie que le développement de l'intelligence artificielle est souvent guidé par les applications et les utilisateurs. Toutefois, il souligne que l'utilisation et le développement passifs de l'intelligence artificielle ne favorisent pas un développement durable ou équitable. Ce qui doit avant tout nous préoccuper dans ce domaine, selon Cédric Villani, c'est que les acteurs de l'intelligence artificielle sont dans leur grande majorité concentrés dans quelques pays, ce qui empêche de partager les bienfaits des progrès technologiques, surtout sur le plan socioéconomique. Les mesures importantes à prendre, conseille-t-il, consistent notamment à former des équipes de développement multidisciplinaires travaillant sur des projets pour de bon, et à renforcer les capacités, en particulier dans les pays où elles font défaut. Cela signifie que les acteurs internationaux, les décideurs politiques et les développeurs doivent œuvrer ensemble dans le domaine de l'intelligence artificielle et plus généralement dans celui des nouvelles technologies, au service de la paix et du développement durable. Par exemple, les technologies numériques peuvent être utilisées pour la préservation du patrimoine culturel.

« Il existe un certain nombre d'applications de la réalité virtuelle qui peuvent être utilisées pour recréer et préserver des œuvres d'art, des sites archéologiques, des paysages, voire des villes de certaines périodes. La reconstruction virtuelle de statues en Afghanistan dans des lieux qui ont été ravagés par la guerre avec les talibans en est une illustration forte ; des statues précieuses qui ont été détruites, et qui n'existent plus que sous la forme de reproductions virtuelles. »

De même, explique Cédric Villani, les technologies numériques peuvent contribuer à faciliter la restitution des objets culturels. C'est une tendance majeure des échanges culturels et de la diplomatie, dit-il, que les sciences numériques peuvent faciliter grâce à la description, la reproduction et la conservation des artefacts numériques. De cette manière, les sciences numériques peuvent être des alliées de la politique étrangère au service de la protection du patrimoine, mais aussi de l'harmonie culturelle.

 

Construire une politique éthique et mettre en relation les scientifiques et les décideurs politiques

Le développement d'une éthique de l'intelligence artificielle et la restitution des objets culturels ne sont que deux domaines dans lesquels nous voyons l'importance de prendre en compte les facteurs « humains » dans l'élaboration des politiques. Selon Cédric Villani, il faut tenir compte des croyances religieuses, de la diversité culturelle et des préjugés sous-jacents, ainsi que – comme l'illustre son exemple de la pandémie – des facteurs psychologiques associés à la fois aux défis relevés par les politiques et aux mécanismes des politiques elles‑mêmes. Une politique fondée sur la science et les données factuelles est un impératif, dit-il. 

« Une politique soutenue par la science est terriblement importante, en particulier si l'on considère la complexité et l'ampleur des problèmes auxquels l'humanité est confrontée ; je veux parler de la dégradation du climat, ainsi que du développement durable pour ce qui concerne l'agriculture, l'élevage, la gestion des forêts, les déchets et la rareté des ressources. Nombre de ces problèmes se manifestent avec acuité en Afrique et dans les pays en développement. Il est essentiel de pouvoir fonder les décisions sur des sciences rationnelles pour relever ces défis dans tous les contextes. »

Si, selon Cédric Villani, nous devons restaurer la confiance dans la science, tant dans le public que chez les élus aux postes de pouvoir et de décision, la construction de passerelles entre la science et la gouvernance est une question majeure à laquelle il faut apporter une réponse. Pour Cédric Villani, cela signifie soutenir à la fois les institutions qui comblent ce manque et la communication directe entre les scientifiques, les décideurs politiques et le public.

 

Il n'est jamais simple, jamais facile de jeter un pont entre la science et les décideurs politiques. Par exemple, les institutions doivent avoir une influence à la fois politique et médiatique tout en maintenant un niveau scientifique élevé. Et actuellement, la science est confrontée à des difficultés importantes, comme la désinformation et l'utilisation abusive de la science pour des intérêts privés.

Cédric Villani

Ce point est pertinent dans le domaine important qu'est l'approche des réponses politiques et autres aux crises environnementales telles que le changement climatique et la perte de biodiversité.

« La biodiversité est notre patrimoine commun. En tant que membres de la biosphère, la biodiversité est peut-être notre atout le plus précieux ; or la crise actuelle de la biodiversité et l'extinction massive qui est en train de se produire représentent une menace mondiale qui nous unit tous. L'humanité joue un rôle très ambigu dans ce domaine : elle a réussi à explorer et comprendre la biosphère de manière phénoménale, et pourtant elle est cette force étonnante qui détruit partout la biodiversité. Il nous incombe d'inverser la perte de biodiversité ainsi que de prévenir une extinction massive, et la science est un allié de poids à cet égard. »

Soutenir la science et les capacités de la recherche en Afrique

Globalement, dit Cédric Villani, nous devons promouvoir le développement de la science dans le monde entier, et en particulier dans les régions en développement, que ce soit par l'intermédiaire d'organisations comme le CIMPA, un centre de catégorie 2 de l'UNESCO qui promeut la recherche en mathématiques dans les pays en développement, ou en renforçant les capacités de la recherche sur le terrain, dans les régions où elles font défaut. 

S'inspirant de son expérience en Afrique, Cédric Villani affirme que les principaux obstacles à surmonter sont le manque d'institutions, la bureaucratie, la politisation des nominations aux postes de direction et l'instabilité liée aux conflits ou aux problèmes de gouvernance – autant de facteurs qui peuvent dissuader les universitaires de s'engager dans la région. Ces lacunes doivent être comblées et ces obstacles surmontés, dit-il, afin qu'une plus grande part des étudiants locaux motivés puisse poursuivre des carrières dans la recherche sur le terrain.

« Le mathématicien Wilfrid Gangbo m'a aidé au début de ma carrière. Plus tard, il m'a invité à une conférence au Bénin destinée à promouvoir la science en Afrique. J'ai immédiatement été séduit par l'atmosphère des études en Afrique : tous ces jeunes étudiants aux comportements et aux cultures très variés, et avec un énorme appétit de connaissances. »

Un message de paix basé sur la science

Par son mandat multidisciplinaire, l'UNESCO est dans une position unique pour traiter simultanément de l'éducation et de la science, tandis que son potentiel en tant que plate-forme multipartite lui permet de renforcer les liens entre les scientifiques et les décideurs politiques. La difficulté de travailler dans un large éventail de domaines d'intérêt et de parvenir à un consensus, dit Cédric Villani, est compensée par les immenses avantages qu'il y a à rassembler les gens et à renforcer ce lien.

« L'UNESCO a un rôle décisif à jouer dans la promotion de la science dans le monde. Elle a pour elle un nom très respecté, grâce à sa position à la confluence de la science, de l'éducation et des affaires internationales. C'est un nom qui inspire confiance, et c'est suffisamment rare dans le monde pour que nous puissions nous reposer sur lui. En outre, l'UNESCO apporte un message de paix basé sur la science. »

Cédric Villani est membre du Groupe de réflexion de haut niveau de la Directrice générale, une initiative qui s’inscrit dans le cadre de la Transformation stratégique de l’UNESCO et qui est destinée à anticiper et analyser les évolutions à l’échelle mondiale ainsi qu’à contribuer à l’enrichissement de la prochaine Stratégie à moyen terme de l’UNESCO.

 

*Les idées et les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue ou la position officielle de l’UNESCO.