Abla Mehio Sibai : placer l’humain au cœur de la démarche scientifique

19/12/2020
03 - Good Health & Well Being

Le vieillissement de la population métamorphose la société du XXI siècle. Nous vivons aujourd’hui 30 ans de plus que nos ancêtres du début du siècle dernier et, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, les adultes de plus de 65 ans sont plus nombreux sur Terre que les enfants de moins de 5 ans. Ce phénomène démographique s’accompagne de profonds défis sanitaires, sociaux, politiques et économiques, comme le fardeau des maladies chroniques qui pèse sur des familles qui disposent de moins en moins de ressources pour prendre soin de leurs anciens. Les recherches de la Professeure Mehio Sibai sont centrées sur ces défis.  Elle a reçu le  prix international L’Oréal-UNESCO pour les Femmes et la Science 2020 pour l’Afrique et les États Arabes en reconnaissance de ses travaux pionniers et son engagement pour l’amélioration du vieillissement en bonne santé dans les pays à faible et moyen revenu, et pour leurs impacts sur les politiques et programmes sanitaires et sociaux.

Dans cette région du Proche-Orient où le vieillissement coïncide avec une instabilité politique et économique perpétuelle, permettre aux femmes et aux hommes âgés de rester actifs et de conserver une bonne qualité de vie aussi longtemps que possible représente un véritable défi. La Professeure Mehio Sibai s’attaque à ces questions en menant des recherches collaboratives et interdisciplinaires afin de faire progresser notre compréhension des maladies non transmissibles (MNT) chez les personnes âgées des communautés défavorisées et touchées par la guerre récemment. Elle entend aussi faire évoluer le regard que nous portons sur le droit des anciens à profiter d’une vie épanouissante qui fasse sens.

Grâce à ses travaux salués par la communauté scientifique internationale, elle s’est bâti une solide réputation dans le domaine de la gérontologie, de l’épidémiologie des MNT (notamment maladies cardiovasculaires, cancers et diabètes) et du bien-être à tous les âges de la vie. La Professeure Mehio Sibai explique : « En tant que chercheuse et militante de la santé publique, je travaille à comprendre le contexte et les facteurs qui repoussent le déclin lié à l’âge et je soutiens les initiatives inspirées des bénéfices que nous apporte la longévité. J’espère impulser un changement de paradigme dans notre relation à l’âge et au vieillissement. »

Ce Prix récompense tous les experts en santé publique qui se mobilisent pour améliorer la vie des personnes âgées, trop souvent marginalisées et délaissées, qu’il s’agisse du personnel soignant féminin en Inde, des petits paysans d’Afrique subsaharienne ou des réfugiés les plus âgés au Moyen-Orient.

Prof. Abla Mehio Sibai

Abla Mehio Sibai est attirée par les mathématiques depuis sa plus tendre enfance : « J’aimais jouer avec les nombres et résoudre les énigmes à équations ». Elle a cependant commencé par étudier la pharmacie. Ce n’est qu’après avoir été témoin, entre 1975 et 1990, de l’impact de la guerre du Liban sur ses proches et ses amis, et surtout sur la population âgée, la plus vulnérable, qu’elle opte finalement pour son champ d’investigation actuel.

Mon père fait partie de ceux qui ont été gravement affectés par la guerre ; il a perdu un commerce qui marchait très bien et a dû prendre une retraite prématurée. J’ai appris de sa résilience et de sa capacité à transformer les calamités en opportunités. Ce sont surtout ces expériences qui ont instillé en moi la passion de la recherche sur le vieillissement et qui m’ont appris combien il est important de placer l’humain au cœur de la démarche scientifique.

Prof. Abla Mehio Sibai

La violence ambiante a également mis un terme brutal à sa carrière naissante de pharmacienne, la cantonnant au rôle de mère au foyer pendant les dix années suivantes. Elle a cependant toujours su que seule la recherche scientifique lui permettrait de s’épanouir et de contribuer pleinement à la société. La Professeure Mehio Sibai est retournée à l’université, mettant à profit son amour des mathématiques et son engagement pour la justice sociale dans la poursuite d’un doctorat en épidémiologie. Elle s’est d’abord intéressée aux principales transitions démographiques et épidémiologiques du Liban pour mieux comprendre leurs implications respectives sur la santé et la qualité de vie des personnes âgées.

Elle s’est alors concentrée plus particulièrement sur les maladies cardiovasculaires parmi les seniors libanais qui avaient survécu à la guerre. Elle a codirigé le premier projet « Charge mondiale de morbidité » mené au Liban en 2001 et signé le premier rapport national sur les maladies non transmissibles et les facteurs de risque pour l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui a influé sur la politique de santé publique au Liban et ailleurs.

Dans une région qui accueille l’une des populations de réfugiés les plus élevées au monde, elle s’est aussi penchée sur les problèmes liés à la fin de vie et à la gestion clinique des MNT dans les centres de soin d’urgence et les camps de réfugiés. L’étude menée par la Professeure Mehio Sibai, qui dresse un compte rendu des recherches existantes sur les MNT dans les pays arabes où ces affections représentent près de 60  % de la charge de morbidité, a mis en lumière la déconnexion entre recherche et politique, et le besoin pressant d’optimiser la recherche dans les pays à ressources limitées. Elle y établit une critique argumentée des sources habituelles des données, mais aussi du processus de certification des décès et de l’usage excessif du cathétérisme cardiaque dans son pays. Elle a été le fer de lance des trois cartographies des politiques et programmes publics en matière de vieillissement dans le monde arabe (2007, 2012, 2017) et elle est fière de piloter l’élaboration d’une « stratégie nationale pour les personnes âgées » pour le ministère des Affaires sociales libanais.

 Au-delà de la zone de confort que constitue son environnement universitaire, la Professeure Mehio Sibai est la directrice du Centre d’études sur le vieillissement du Liban, qu’elle a cofondé en 2008. Le centre exploite les recherches scientifiques menées au Liban et dans le Moyen-Orient et constitue un levier d’action publique, en étant le catalyseur et le porte-voix d’évolutions positives. En 2010, elle a cofondé à l’université américaine de Beyrouth le très novateur programme de formation permanente « University for Seniors » (UfS), qui offre aux anciens « l’opportunité de rester énergiques intellectuellement, actifs physiquement et connectés socialement » à travers l’éducation. L’UfS est encadrée par des seniors bénévoles qui proposent une centaine de conférences, cours et ateliers à plus de 550 membres chaque année. Internationalement reconnue comme « une initiative novatrice et valorisante », elle est même « prescrite » par les professionnels de santé, pour lesquels l’apprentissage contribue à retarder le déclin cognitif.

Aux yeux de la Professeure Mehio Sibai, les barrières socioculturelles qui empêchent les femmes de briser le plafond de verre dans la recherche sont très similaires à celles qui perpétuent l’âgisme :

C’est avant tout une question de justice. Nous devons faire entendre notre voix, argumenter et agir pour remettre en question les pratiques et les stéréotypes qui perdurent. Ensuite, c’est une question d’excellence. La science doit tirer profit de l’énergie inexploitée des femmes, cette autre moitié de la population.

Prof. Abla Mehio Sibai

Alors que les femmes revendiquent de plus en plus leur place dans la sphère académique et s’affirment toujours davantage dans l’espace public, il reste encore beaucoup à faire. « Toute jeune étudiante a le droit d’aller au bout de ses passions et d’exploiter au mieux ses talents. Il est vital que des fonds importants soient débloqués et que les pouvoirs publics encouragent un meilleur équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle pour que le talent des femmes scientifiques continue à rayonner dans le monde. »

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