Construire la paix dans l’esprit
des hommes et des femmes

Quand l’art et la recherche s’allient pour répondre aux défis contemporains

13 Mai 2019

« Houdoud met au centre de la société la culture, les arts et les sciences comme un vecteur d’émancipation des esprits et un vecteur de construction de la paix ».

- Phinith Chanthalangsy, Spécialiste de programme pour les sciences sociales et humaines à l’UNESCO

 « Houdoud » signifie frontières/limites en arabe. Cette notion renvoie à l’œuvre de l’intellectuelle féministe marocaine Fatima Mernissi, qui, dans son récit autobiographique Rêves de femmes, récit d’une enfance au hare, énonce ces frontières symboliques et physiques, imaginaires et spatiales, qui régissent les rapports complexes de soi à l’Autre, à l’Etranger, ou encore entre le profane et le sacré, les hommes et les femmes, et l’intérieur et l’extérieur. Des frontières que nous cherchons, chacun à notre façon, à dépasser en invoquant l’imaginaire et le rêve.

Allier l’art et la recherche en sciences sociales comme une invitation au dialogue et à la création pour dépasser les frontières ; voilà l’objectif ambitieux de l’initiative Houdoud, lancée au Maroc en novembre 2018 conjointement par la Chaire Fatéma Mernissi affiliée à l’Université Mohammed V de Rabat et à HEM Business School et le Bureau de l'UNESCO à Rabat, dans le cadre du projet « Prévention de l'extrémisme violent par l'autonomisation des jeunes en Jordanie, en Libye, au Maroc et en Tunisie ». En invitant des artistes et des chercheurs à dépasser les frontières disciplinaires pour dialoguer, travailler et réfléchir ensemble sur des enjeux contemporains, HOUDOUD a pour ambition de renouveler les savoirs et les discours sur les réalités de nos sociétés contemporaines et de défendre des regards singuliers, portés par des jeunes,  pour nous amener à réfléchir à la question complexe des identités, multiples et en mouvement, comme un pied de nez aux visions figées, cloisonnées et rétrogrades des savoirs et du monde. 

Le projet en bref

Alors que partout dans le monde des discours de haine et une instrumentalisation des identités foisonnent, HOUDOUD vise à encourager les jeunes et les structures universitaires à questionner les identités complexes et multiples, à promouvoir le dialogue entre les savoirs, et à mobiliser les sciences, les arts et la culture comme vecteurs d’éveil, de paix et de sensibilisation du public. Dans ce cadre, un processus riche combinant création artistique et réflexion scientifique dans les domaines des arts visuels, des arts vivants et des sciences humaines et sociales, est proposé à des jeunes artistes et chercheurs, en partenariat avec des structures universitaires au Maroc, et ailleurs. L’accompagnement proposé permet de créer et de réfléchir sur la problématique de la mobilité des corps, des idées, des imaginaires, et des mémoires dans nos sociétés contemporaines.

Pourquoi le thème des Mobilités ?

Le concept de mobilité, vu des pays du Sud, est surdéterminé par la géopolitique, la représentation symbolique, et reste lié à la question indépassable des frontières. En effet, les sciences humaines et sociales sont submergées par des références à l’immigration, à l’exil ou, au mieux, à la circulation, comme des marqueurs d’un double traumatisme : la sortie empêchée du colonialisme et l’entrée perturbée dans la mondialisation. Ce qui implique de penser la mobilité en lien avec les notions politiques de justice et d’inégalité. Tout en étant pleinement conscients de ces déséquilibres, nous proposons de penser la mobilité comme un phénomène culturel complexe, n’empruntant pas une seule direction et révélant des tensions historiques multiples. Prise ainsi, la mobilité devient polysémique, synonyme, entre autres, de relocalisation idéelle, de déterritorialisation imaginaire, et de déplacement mémoriel.  Dans ce sens, la mobilité ne nous interpelle pas uniquement comme mouvement physique, mais comme représentation de soi, de l’autre, des tensions en jeu dans des sociétés postcoloniales. On ne « migre » pas impunément. Chaque personne qui se meut et entreprend de changer de lieux est à la fois véhicule, acteur, et producteur d’une mobilité plurielle qui peut se décliner en au moins quatre facettes : la mobilité des idées, la mobilité des mémoires, la mobilité des imaginaires, et la mobilité des corps.

Un projet destiné aux jeunes artistes et chercheurs pratiquant au Maroc

Le projet s’adresse aux jeunes artistes et chercheurs de moins de 35 ans, résidents au Maroc, qui développent un projet de recherche ou artistique personnel et original qui questionne les notions de frontières (Houdoud), à travers une pratique dans les arts vivants, les arts visuels ou la recherche en sciences humaines et sociales. A la suite d’un appel à candidatures lancé en juillet 2018, quatre-vingt deux propositions de projets ont été reçues et douze ont été sélectionnés par un jury composé d’artistes et de chercheurs confirmés. Les projets retenus, portés par six jeunes femmes et six jeunes hommes parmi lesquels trois artistes visuels, trois artistes en arts vivants dont une comédienne, un scénographe et un danseur, cinq chercheurs en anthropologie et une jeune architecte, se sont démarqués par l’originalité du sujet et par la volonté de s’inscrire dans une démarche de création interdisciplinaire. 

A partir de récits sur l’attente et l’entre-deux que vit un jeune migrant en route vers un avenir inconnu, sur des corps qui se meuvent dans des espaces régis par des frontières fortes tels que le transport public pour une femme ou un jeune migrant, sur les rapports intergénérationnels et la transmission d’histoires familiales, ou encore sur le monde imaginaire des transporteurs de marchandises comme sous-culture, ces projets abordent la notion de mobilité dans ses différentes dimensions et soulèvent la question de la construction perpétuelle de son identité individuelle et des identités collectives.

 

« Dans ce dialogue entre les créateurs et les chercheurs, les uns amènent les autres à sortir de leur discipline. Il s’agit donc d’interroger les questions d’identité pour les penser de manière dynamique et interroger les frontières physiques imaginaires », expliquent Driss Ksikes et Omar Barrada. Ils espèrent ainsi que « le projet dynamisera la production et la transmission des savoirs, pour un renouvellement de la recherche et un enseignement novateur, plus stimulant, et davantage adapté à l’énergie de la jeunesse ».

Répartis entre les parcours « Dialogue avec les arts vivants » et « Dialogue avec les arts visuels », les jeunes ont participé aux ateliers et rencontres de Rabat à Berlin, en passant par Tétouan et Bordeaux, organisés entre novembre 2018 et mai 2019. Ils ont été accompagnés par  les curateurs du projet Driss Ksikès et Omar Berrada, et par des mentors, artistes et chercheurs reconnus tels que la dramaturge Laila Hassan Soliman (Egypte), la chorégraphe Bouchra Ouizgen (Maroc), l’artiste et architecte Saba Innab (Jordanie), l’artiste visuel Hassan Darsi (Maroc) et les anthropologues  Paola Gandolfi (Italie) et  Fadma Ait Mous (Maroc). Des intervenants du milieu académique (étudiants, politologues, anthropologues, sociologues, professeurs de littérature, architectes, etc.) et du milieu artistique (dramaturges, peintres, sculpteurs, scénographes, chorégraphes, etc.) ont également pris part aux rencontres.

Ces rencontres ont pris la forme de conférences, débats et ateliers de création, de recherche et de réflexion durant lesquels les jeunes ont échangé et confronté leurs idées. Ces activités se sont déroulées à la fois dans des universités et des lieux culturels, notamment dans des bibliothèques et des théâtres. Certaines séances étaient ouvertes à un public ciblé d’étudiants en arts et en sciences sociales, comme les forums de réflexion pré-ateliers et post-ateliers auxquels ont pu prendre part au moins une trentaine d’étudiants dans chaque ville, et d’autres qui rassemblaient un plus large public comme les conférences auxquelles ont participé à chaque fois une soixantaine de personnes des milieux artistiques et académiques. Ces moments d’ouverture permettent d’enrichir les discussions, de faire bénéficier les jeunes d’expériences et de pratiques nouvelles, et de favoriser une diffusion plus vaste des idées et des travaux réalisés.

Un évènement de clôture se déroulera en juin 2019, durant trois jours à Casablanca, dans l’Université Ain Chock de Casablanca, l’Institut des Beaux Arts, l’Institut français et l’Atelier de la Source du lion. Cette dernière rencontre réunira des jeunes intervenants de différents horizons, des étudiants, et le grand public. Les jeunes artistes et chercheurs restitueront leurs projets sous forme de performances, créations visuelles et lectures, afin d’approfondir les réflexions engagées dans le cadre de Houdoud et d’ouvrir de nouveaux champs de réflexion, de dialogue et de travail.

 

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