Questions-réponses : De nouveaux programmes de formation renforcent la capacité des éducateurs de lutter contre l’antisémitisme

15/12/2020

Le personnel éducatif est de plus en plus confronté au défi de la lutte contre l’antisémitisme, aussi bien chez les élèves et leurs parents que chez leurs collègues. En même temps, l’éducation peut jouer un rôle important en renforçant la résilience des apprenants face aux préjugés et à la discrimination. Pour aider les enseignants et les chefs d’établissement dans cette mission importante et souvent ardue, l’UNESCO et le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme (BIDDH) de l’OSCE ont publié de nouveaux programmes de formation pour la lutte contre l’antisémitisme à l’école. Ruth-Anne Lenga et Arthur Chapman, du Centre for Holocaust Education de l’University College de Londres, ont contribué à l’élaboration de ces nouveaux outils. Spécialisés dans la formation des enseignants et eux-mêmes éducateurs aguerris, ils expliquent comment ces programmes de formation aideront les enseignants et les chefs d’établissement.

D’après votre expérience de collaboration avec les enseignants en Angleterre, à quelles difficultés enseignants et chefs d’établissement font-ils face à l’heure actuelle en ce qui concerne l’antisémitisme ?

On a constaté une augmentation sensible du niveau de préoccupation des enseignants et des chefs d’établissement quant aux incidents à caractère antisémite qui surviennent sous une forme ou sous une autre dans leur école. Récemment, un chef d’établissement a reçu une lettre de plainte de la part d’un parent qui mettait en question la décision de l’établissement de dispenser un enseignement sur la Shoah. Ce parent qualifiait les chiffres et preuves relatifs à la Shoah de « discutables » et voulait savoir si l’établissement avait bénéficié d’incitations financières pour inclure cet enseignement dans le programme d’études.

Il s’agit de toute évidence d’un cas de déformation de la Shoah, qui constitue une forme d’antisémitisme. L’antisémitisme peut se manifester sous de nombreux aspects, parfois codés. Il n’est pas toujours facile de le repérer. Les enseignants et chefs d’établissement considèrent les incidents à caractère antisémite comme tels lorsqu’ils sont explicitement antisémites, mais ont plus de difficultés à les identifier lorsqu’ils prennent la forme d’opinions politiques. C’est pour cette raison qu’il est essentiel de disposer de définitions claires, telles que la définition opérationnelle de l’antisémitisme utilisée par l’IHRA et les lignes directrices de l’UNESCO et du BIDDH. On observe également une très grande anxiété parmi les enseignants quant à la meilleure réaction à avoir dans ce type de situations, par exemple quand prendre des sanctions disciplinaires et quand une intervention pédagogique est la solution la plus indiquée.

Comment les programmes-cadres de l’UNESCO et du BIDDH aident-ils les enseignants et les chefs d’établissement à faire face à ces défis ?

Ces programmes-cadres sont conçus pour les formateurs des enseignants et des chefs d’établissement. Ils couvrent des dimensions primordiales liées à l’agentivité des enseignants en aidant les formateurs à renforcer leur assurance, leurs compétences et leurs connaissances, modélisées en trois « domaines » : connaissance de soi, connaissance des contenus et connaissance pédagogique.

Pour lutter contre l’antisémitisme dans et par l’éducation, enseignants et chefs d’établissement doivent être pleinement conscients de leur agentivité et de leur capacité de repérer l’antisémitisme et d’y répondre directement dans leur école et au sein de leur communauté. Les programmes de formation fournissent des outils qui aident les éducateurs à réfléchir sur leurs propres préjugés et suppositions et à les dépasser. Ils leur permettent également de s’interroger sur la responsabilité et le pouvoir que leur confère leur métier – aspect couvert par le domaine de la connaissance de soi.

Nous donnons également des orientations détaillées afin de perfectionner les compétences des enseignants dans le domaine de la connaissance des contenus. Pour lutter contre l’antisémitisme, ils doivent en effet mieux comprendre les multiples formes que l’antisémitisme contemporain peut prendre ainsi que ses racines, ses fonctions et ses répercussions.

Enfin, nous nous attachons à améliorer les connaissances des enseignants dans le domaine pédagogique, à savoir comment planifier la mise en question de l’antisémitisme et comment réagir à des incidents critiques qui surviennent de façon inattendue.

Les programmes de formation ont été conçus à l’intention d’un public mondial. Comment avez-vous procédé pour qu’ils puissent servir à différents publics, dans des contextes divers ?

Pendant l’élaboration des programmes, nous avons mené de larges consultations en présentiel et réalisé des enquêtes en russe, en français et en anglais dans 34 des 57 États membres de l’OSCE en Europe, aux États-Unis et en Asie centrale. Cela nous a permis de prendre pleinement conscience des grandes différences qui existent dans les modalités et la durée de formation des enseignants selon les pays. Nos programmes ont été conçus de manière à s’adapter à ces variations.

Nous proposons plusieurs cheminements à travers les programmes et des méthodes pour structurer les bases, ainsi que des cours avancés qui peuvent être dispensés en plus ou moins de temps. Nous nous attachons également à fournir de nombreux liens pour le perfectionnement des connaissances, en veillant à ce que ces références soient disponibles en anglais et dans d’autres langues, lorsque c’est possible.

Les programmes de formation consistent en quatre volumes, chacun adapté aux besoins d’un groupe cible particulier : enseignants du primaire, enseignants du secondaire, enseignants des filières professionnelles et chefs d’établissement. Y a-t-il des différences importantes à prendre en compte pour lutter contre l’antisémitisme à ces différents niveaux d’enseignement ?

Oui. Les enseignants des filières professionnelles, par exemple, ne font pas face aux mêmes problématiques que ceux du secondaire concernant la place de la lutte contre l’antisémitisme dans leur rôle d’éducateurs, ce qui vaut également pour les enseignants du secondaire spécialisés dans une matière. Souvent, la lutte contre l’antisémitisme est directement pertinente pour les professeurs d’éducation religieuse ou d’histoire qui la considèrent facilement comme telle, ce qui est moins le cas des enseignants des filières professionnelles qui se concentrent sur l’apprentissage en milieu professionnel ou des professeurs de mathématiques du secondaire, par exemple.

Les enseignants du primaire, qui, typiquement, ne sont pas des spécialistes et couvrent plusieurs matières, ont également des besoins particuliers. Nos programmes expliquent comment aborder l’antisémitisme en classe, mais aussi à l’échelle de l’école en encourageant le civisme et une philosophie et une culture scolaires inclusives.

Un établissement qui met en question la haine et les préjugés se doit d’incarner le respect des droits de chacun et de la dignité humaine tant au quotidien qu’à travers l’enseignement de contenus spécifiques. Nous tenons compte également de l’âge et du stade de développement des élèves, en fournissant des orientations et des supports ciblés destinés aux enseignants des différents niveaux d’enseignement.

Les nouveaux programmes de formation portent sur l’antisémitisme, mais leurs contenus peuvent-ils aider à prévenir d’autres formes de discrimination et d’intolérance ?

Nous tenons à insister sur le caractère universel de l’antisémitisme. Il est présent dans toutes les régions du monde, indépendamment de la présence ou non d’une communauté juive. Il prolifère sur Internet et a de ce fait une portée mondiale. C’est aussi un élément clé des multiples théories du complot et des discours de haine répandus en ligne, qui alimente un grand nombre de propagandes extrémistes violentes.

La lutte contre l’antisémitisme est donc un moyen de s’attaquer à un phénomène mondial délétère qui nous concerne tous. Toutefois, nos programmes contiennent des outils utiles pour combattre toutes les formes de préjugés : nos matériels sur la connaissance de soi améliorent la compréhension des préjugés et des stéréotypes en général, et nos supports pédagogiques développent l’esprit critique et la maîtrise des médias.

En outre, nos programmes délivrent un message clé : la connaissance des contenus est fondamentale. Il est essentiel d’améliorer les connaissances des enseignants sur les types spécifiques de préjugés qu’ils entendent combattre, sur leurs formes particulières et sur leur histoire. Notre approche peut donc être adaptée à d’autres types de préjugés. Nos supports aident les enseignants à réfléchir sur la gestion de l’apprentissage dispensé à partir d’incidents critiques. Nous proposons une approche générale et plusieurs scénarios, mais encourageons explicitement les formateurs d’enseignants à élaborer des scénarios adaptés à leur contexte et à leur public.

Les établissements scolaires devraient être des lieux sûrs pour tous les apprenants, quels que soient leur religion, leur origine ethnique, leur sexe et/ou leur identité sexuelle et leur milieu social. Globalement, quelles sont à vos yeux les principales conditions à remplir pour garantir cet environnement ?

Il est essentiel de définir une philosophie scolaire qui établisse un code, une politique et une procédure clairs protégeant chacun des membres de la communauté scolaire. Tous, éducateurs comme apprenants, doivent comprendre, partager et adhérer à la vision et aux structures qui garantissent le respect de ces principes. Tous doivent participer sur un pied d’égalité : les règles sont les mêmes pour les enseignants et pour les élèves.

Si quelqu’un ou quelque chose porte atteinte aux droits fondamentaux ou à la dignité humaine d’une personne, il faut intervenir avec fermeté et sans ambiguïté en réaffirmant clairement les fondements de ces valeurs. Nous recommandons également aux établissements de véritablement célébrer la diversité et les différences culturelles et religieuses. Les enseignants et chefs d’établissement formés aux programmes récemment publiés devraient avoir développé les connaissances, compétences et dispositions nécessaires pour diriger et inspirer d’autres personnes pour bâtir une communauté qui protège les droits et les différences de chacun.

Ruth-Anne Lena est professeure associée (Enseignement) et Directrice des programmes au Centre for Holocaust Education de l’UCL. Elle travaille pour l’Institute for Education de l’UCL depuis près de 30 ans et a contribué à la création du Centre for Holocaust Education, en 2008. Elle a assuré la formation initiale de milliers d’enseignants.

Arthur Chapman est professeur associé en enseignement de l’histoire à l’Institute for Education de l’UCL. Avant de rejoindre cet établissement en 2013, il a travaillé dans le domaine de la recherche en éducation et de la formation des enseignants aux universités de Edge Hill, Londres et Cumbria.

L’UNESCO lutte contre l’antisémitisme dans le cadre de son programme d’éducation à la citoyenneté mondiale et de prévention de l’extrémisme violent. En savoir plus sur les activités de l’UNESCO dans ce domaine et consulter les nouvelles ressources.

 

Photo : Olivia Hemingway