Interview

Restaurer la confiance dans la science est essentiel à « l'intérêt général de l'humanité »

12/10/2020

Photo: Fouad Laroui, membre du Groupe de réflexion de haut niveau, rencontre Shamila Nair-Bedouelle, Sous-Directrice générale pour les sciences exactes et naturelles et Xing Qu, Directeur général adjoint.

« La science est en crise », déclare Fouad Laroui, économiste et auteur marocain. « Nous l'avons vu clairement pendant la pandémie, mais c’est également vrai en ce qui concerne le changement climatique. Depuis une vingtaine d'années, nous avons vu se développer l'idée que la science n'est qu'une croyance parmi d'autres, ce qui est très dangereux. »

La confiance dans la science, poursuit Fouad Laroui, était autrefois une évidence. Il existait un large consensus sur le fait que la science apportait la vérité, ce qui n'allait pas sans contestation, bien sûr, mais en cela réside la logique même de la science. La diffusion à grande échelle de superstitions et de théories du complot était l'exception, et non la règle. Mais aujourd'hui, avec l'avènement d'Internet et d'autres modes de partage de l'information qui permettent à ces contrevérités de se répandre largement et rapidement, le phénomène prend de l'ampleur.

« Les théories du complot, qui affirment par exemple que la Terre est plate, sont généralement inoffensives. En revanche diffuser l'idée que les vaccins sont nocifs – et, plus grave, mettre cette opinion sur le même plan que les preuves scientifiques du contraire – a des répercussions très réelles sur la santé des gens. Le problème devient extrêmement préoccupant lorsque ces théories se diffusent dans les strates supérieures de décision et de communication. Nous avons assisté à cela pendant la pandémie, avec des résultats désastreux. »

Interrogés sur les enjeux mondiaux liés à la santé et aux maladies dans le cadre de l'enquête « Le monde en 2030 » de l'UNESCO, plus de la moitié des personnes consultées ont cité comme principale préoccupation de « ne pas savoir quelles informations croire et à qui faire confiance ». À une époque où des informations de toutes sortes et de toutes qualités sont facilement accessibles à un vaste public, et en particulier dans un contexte mondial où la fiabilité des informations disponibles peut avoir de lourdes conséquences sur la santé publique, il est extrêmement important de savoir où aller pour obtenir des informations précises et fiables. Il est donc vital de restaurer la confiance dans la science, selon Fouad Laroui.

Les scientifiques sont des héros et l'UNESCO peut contribuer à les défendre.

« Les scientifiques sont des gens qui consacrent leur vie entière à améliorer la nôtre. Il faut montrer aux gens pourquoi c'est important et pourquoi nous devrions admirer ces femmes et ces hommes. Une mathématicienne iranienne [Maryam Mirzakhani] s'est vu décerner la médaille Fields en mathématiques. Elle est morte très jeune d'un cancer du sein. Mais son héritage est immense. Ce qu'elle a représenté non seulement pour son domaine, mais aussi pour les jeunes filles dans tous les pays, fait d'elle une héroïne pour le monde moderne. »

Selon Fouad Laroui, mettre en avant ces personnalités et leurs travaux serait un moyen de restaurer la confiance dans la science. Un moyen également de faire mesurer aux jeunes l'importance des contributions des scientifiques et de leur présenter ces modèles d’identification, dont les travaux et les objectifs contribuent au bien public.

« Des gens comme Esther Duflo et Abhijit Banerjee, par exemple, qui ont reçu le prix Nobel d'économie l'année dernière, mènent des travaux essentiels, car ils contribuent à la lutte contre la pauvreté. On peut en dire autant d'Amartya Sen. Et que dire de Pierre Bourdieu ? Lui qui a montré que les politiques publiques étaient décisives pour sortir les jeunes filles et garçons de la pauvreté. De plus, il a contribué à la transmission de la culture générale à ces jeunes. Il a affirmé que c'était important, et aujourd'hui, 20 ou 30 ans plus tard, les jeunes vont dans les musées et ont accès à la culture parce que les politiques publiques les y encouragent. »

« Renforcer ce lien entre la science et les politiques publiques est un autre domaine dans lequel l'apport de l'UNESCO est déterminant », déclare encore Fouad Laroui. L'importance de l'engagement des politiques publiques a été un thème de réflexion constant, comme ce fut le cas l'an dernier lors des dialogues avec les États membres où le renforcement des capacités en matière de politiques publiques et le développement des instruments politiques pour les bureaux hors Siège ont été cités comme autant de domaines de travail primordiaux pour l'UNESCO. Pour Fouad Laroui, l'amélioration des politiques publiques passe aussi par une revalorisation du travail des scientifiques auprès du grand public.

En promouvant la science, nous pouvons l'aider à influencer les politiques publiques. Et nous pouvons promouvoir la science en promouvant les scientifiques. Une idée concrète serait à mes yeux de créer un prix pour les jeunes scientifiques, par région. Par exemple un prix du jeune scientifique de l'année pour l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui serait ensuite associé à une campagne de communication pour faire connaître les travaux des lauréats.

Fouad Laroui

Des faits et des récits pour des voies optimistes vers le bien commun

L'action de l'UNESCO dans le domaine des politiques publiques (qu'illustre par exemple le laboratoire des politiques inclusives), ainsi que de la science ouverte, de l'enseignement scientifique et du plaidoyer en faveur de la science, contribuent directement à sa mission plus large de construction de la paix. Cette action s'avère plus utile que jamais dans le contexte de la pandémie de COVID-19, et face au changement climatique, qui est le plus grand défi de cette décennie selon les résultats de l'enquête « Le monde en 2030 ». Selon Fouad Laroui, l'action de l'UNESCO dans ces domaines doit s'appuyer sur des faits et sur des récits optimistes.

« De 2000 à 2006, j'ai enseigné les sciences de l'environnement. Je me souviens que, même à l'époque, malgré le caractère décourageant de cette discipline, les jeunes étudiants à qui j'enseignais étaient toujours très optimistes. L'UNESCO a un rôle à jouer ici, pour trouver un équilibre entre les faits – le message décourageant sur l'empreinte de l'humanité sur la planète – et cet optimisme. Nous devons être capables de nous concentrer sur ce que nous pouvons effectivement faire. »

Un moyen pour y parvenir est de diffuser des histoires de réussites.

« Je me souviens de la mort du dernier spécimen mâle de rhinocéros blanc du nord, au Soudan. C'était terrible, mais un peu plus tard j'ai entendu parler d'un projet mis en place par plusieurs zoos qui permettait de transporter des spécimens appartenant à d'autres sous-espèces de rhinocéros à travers le monde dans l'objectif d'en faire l'élevage et de les préserver. Il se passe la même chose avec le lion marocain. Le dernier lion sauvage a été abattu en 1912, mais aujourd'hui, avec l'aide d'un programme d'élevage spécialisé, des scientifiques et des spécialistes de la conservation tentent de faire revivre l'espèce, qui sera ensuite réintroduite dans des zones protégées. Ces histoires sont importantes. Si vous parlez de « biodiversité » à un enfant, cela ne lui dira peut-être pas grand-chose, mais si vous lui racontez l'histoire du rhinocéros et des lions, cela lui donnera de l'espoir. »

Ces récits pourraient être associés à une revalorisation de la science dans les politiques publiques, à travers l'exemple donné par les dirigeants, et par rapport à la religion.

La science et la croyance peuvent coexister. La science n'est pas l'ennemie de la religion.

Fouad Laroui

Selon lui, l'avantage comparatif de l'UNESCO dans tous ces domaines tient à son rôle de source d'information fiable et, surtout, d'acteur qui met son action au service de tous.

« Quand je pense à l'UNESCO, je pense à quelque chose de positif. L'UNESCO n'a pas d'intentions cachées. Elle œuvre pour le genre humain. C'est Rousseau qui a parlé de « l'intérêt général » d'une société. À cet égard, l'UNESCO œuvre pour l'intérêt général de l'humanité. »

Fouad Laroui est membre du Groupe de réflexion de haut niveau de la Directrice générale, une initiative qui s'inscrit dans le cadre de la Transformation stratégique de l'UNESCO et qui est destinée à anticiper et à analyser les évolutions à l’échelle mondiale ainsi qu'à contribuer à l'enrichissement de la prochaine Stratégie à moyen terme de l'UNESCO

 

*Les idées et opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement les opinions ou la position officielle de l'UNESCO.