Construire la paix dans l’esprit
des hommes et des femmes

Se libérer des représentations raciales héritées de l’esclavage

25 Mars 2019

Déconstruire le concept de race et analyser les représentations raciales héritées de l’esclavage ont été au centre des discussions au siège de l’UNESCO à Paris à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, célébrée le 21 mars. Cette table ronde « Esclavage, race et racisme : comment se libérer des représentations raciales ? », a rassemblé des experts du racisme, des héritages de l’esclavage et de la colonisation pour échanger leurs analyses sur l’origine du racisme, la perpétuation des préjudices raciaux et la persistance de représentations biaisées.

Dans son discours d’ouverture, Ângela Melo, Directrice de la Division des politiques et programmes du Secteur des Sciences sociales et humaines, a affirmé que le concept de race est complexe à appréhender, et est une construction sociale qui a longtemps été utilisée pour justifier des propos et des rapports de domination qui cachent une réalité déconcertante sur l’esclavage et le colonialisme. Elle a précisé : « Il est d’autant plus essentiel de combattre ce phénomène, qui justifie la discrimination raciale et s’intensifie dans un contexte de peur de « l’autre » et de repli sur soi dans nos sociétés actuelles ».

L’anthropologue Alan Goodman estime que la croyance selon laquelle les races sont biogénétiques, naturelles et hiérarchisées est de la « fausse science ». « La science est essentielle pour déconstruire le racisme. La science de la variation biologique humaine est nécessaire pour éliminer de manière efficace l’idéologie du racisme », a précisé M. Goodman, professeur à l’Université du Massachussetts Amherst et fondateur de l’exposition itinérante Comprendre la Race (Understanding Race). « Le racisme est à la fois moralement et scientifiquement une erreur », a-t-il ajouté.

Patrick Simon, Directeur de recherche à l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED), a précisé que si la base scientifique du racisme a été vaincue, que la catégorisation raciale de manière générale doit encore être déconstruite. Dans ce contexte, il est crucial que les sociétés mènent une réflexion sur les manières de devenir « post-raciale ».

« Nous devons concilier le travail pédagogique avec la prise de conscience contre les représentations ethniques et raciales, tout en rendant visibles les mécanismes ordinaires de discrimination quotidiennes pour les modifier dans toutes les pratiques en lien avec l’organisation sociale », a-t-il observé.


© UNESCO / Gaspard Njock

L’historienne Nell Irvin Painter, auteure de « Histoire des blancs », a abordé la question de la catégorisation des populations selon la race. Elle a déclaré qu’« Il est nécessaire  de mettre l’accent sur l’égalité, la diversité et l’inclusion dans lesquels les dynamiques sociales sont plus importantes que les catégories ».


© UNESCO / Gaspard Njock

Pour Mactar Ndoye, le représentant du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), présenter la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (1965) est absolument d’actualité. « Très peu d’États ont lancé des programmes nationaux contre le racisme. Le racisme n’est pas seulement concentré en Europe et aux Etats-Unis, mais existe également dans le monde arabe, l’Afrique et l’Asie. Nous avons besoin d’une discussion commune. Tout le monde doit accepter que le racisme est un phénomène universel. Il a signalé qu’en ce moment, la société régressait dans le domaine de l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.


© UNESCO / Gaspard Njock

La politologue Françoise Vergès, Présidente de l’association « Décoloniser les arts », a souligné que la lutte contre le racisme est liée à la lutte contre les patriarcats et le néolibéralisme. « Dans les courants féministes, la lutte contre le racisme et l’émancipation de tous sont liés. Il est difficile de convaincre la société que le combat contre le racisme signifie « déracialiser » les sociétés et les institutions », a-t-elle souligné.

L’action de la ville

Hélène Geoffroy, Maire de Vaulx-en-Velin (France), a partagé une expérience sur l’engagement local contre le racisme. En 2014, la municipalité a institué des conseils de quartiers dans lesquels les habitants pouvaient débattre le plus pacifiquement possible. La ville a aussi élaboré un plan d’action contre le racisme, l’antisémitisme et la discrimination. « Nous avons ouvert un appel d’offres et demandé aux acteurs locaux de définir des actions de long terme, y compris contre le terrorisme, qui pourraient être financées par des petits ou gros budgets subventionnés par l’État », a-t-elle déclaré. « Sur le terrain, il y a pleins de raisons d’être optimiste », a ajouté la Maire.

À l’occasion de cette journée internationale l’exposition d’affiches contre l’esclavage – Fermerons nous encore les yeux ? -  réalisée par la ville de Saint Denis (France) en coopération avec les élèves du lycée Paul Eluard a été présentée à l’UNESCO. « Pour devenir une ville pour tous, il était important de se connaître entre nous et de connaitre notre histoire. Nous avons eu plusieurs séances pour apprendre à nous connaître, partager nos valeurs, respecter les différentes origines et établir des dialogues » a déclaré Raphaëlle Serreau, Conseillère municipale à Saint Denis. À cette occasion, l’UNESCO a aussi présenté l’exposition itinérante « Nous et les autres - Des préjugés au racisme », réalisée par le Muséum national d’Histoire naturelle.

Dans le panel, Marik Fetouh, Adjoint au maire de la ville de Bordeaux, membre de la Coalition internationale des villes inclusives et durables -ICCAR de l’UNESCO, a présenté une campagne d’affiches contre le racisme et la discrimination « Nous, différents ? », dans les lieux publics co-organisée par la ville et l’UNESCO. « La société civile peut être responsable des questions politiques et représenter un contre-pouvoir contre l’extrême droite », a-t-il dit. Plus tard dans la journée, à la Mairie de Bordeaux, Marik Fetouh, conjointement avec Anna Maria Majlöf, la Cheffe de la Section Inclusion et droits du secteur des Sciences sociales et humaines de l’UNESCO, et Christian Gravel, conseiller à la Délégation Interministérielle à la lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH), ont officiellement lancé la campagne d’affiches en présence d’ONG et de la presse. La campagne a été mise à disposition de tous les membres de la Coalition internationale des villes inclusives et durables – ICCAR.

L’UNESCO est mobilisée dans le combat contre les discriminations notamment à travers l’ICCAR, qui rassemble plus de 500 villes dans le monde. En parallèle, l’Organisation continue de contribuer à la compréhension de l’origine historique des préjugés et du racisme à travers le projet de « La Route de l’Esclave : Résistance, Liberté, Héritage ».

Le rôle des arts

La Table ronde a aussi soulevé la question de la mémoire et du discours artistique dans les récits raciaux. L’historien Marcel Dorigny a abordé la question de comment les artistes ont exposé les horreurs de l’esclavage et l’ont combattu durant les siècles passés, en dépit d’une majorité de peintures présentant des images favorables aux périodes coloniales. Il a déclaré : « Les artistes ont aussi valorisé la libération de l’esclavage et dénoncé la traite des esclaves ».

Le dessinateur Gaspard Njock, auteur de « Un voyage sans retour », milite, par le dessin, contre les caricatures sociales et raciales. « Le dessin a joué un rôle dans la consolidation du racisme et la légitimation des pouvoirs en place à travers l’histoire », a-t-il déclaré. « Aujourd’hui, on utilise le même principe pour illustrer les nouvelles actuelles en renforçant les groupes discriminés dans nos dessins », a ajouté le dessinateur. Durant l’évènement, l’artiste a réalisé des portraits contre les caricatures raciales.

Parallèlement, deux des plus grands joueurs d’échecs de tous les temps – le champion du monde d’échec Magnus Carlsen et le Grand-maître Anish Giri – se sont associés à la campagne #MoveForEquality. D’après les règles d’échecs, les blancs font toujours le premier mouvement. Les joueurs d’échecs ont souhaité changer les règles du jeu et faire un pas vers l’égalité en faisant avancer les noirs en premier.

Magnus Magnusson, Directeur des partenariats et sensibilisation du Secteur des Sciences sociales et humaines de l’UNESCO, a clôturé cet évènement en affirmant que la lutte contre le racisme est perpétuelle. « Nous poursuivrons jour après jour jusqu’à ce que toutes les représentations et toutes les formes de racisme et de discrimination soient déconstruites et bannies de nos sociétés, car lutter contre la persistance des biais raciaux est une responsabilité que nous partageons tous et que l’on doit prioriser, quels que soient notre histoire et notre fonction », a-t-il déclaré.

La Journée internationale a aussi été marquée par une campagne sur les réseaux sociaux organisée par la Commission canadienne pour l’UNESCO et en coopération avec la Coalition canadienne des municipalités contre le racisme et la discrimination (CCMCRD), membre de ICCAR, appelée « Rencontrer.Découvrir.Partager » (Meet.Discover.Share) avec le hashtag #CaCommenceParMoi (#ItStartsWithMe).

À cette occasion, l’UNESCO a aussi présenté l’exposition itinérante « Nous et les autres - Des préjugés au racisme », réalisée par le Muséum national d’Histoire naturelle (Musée de l’Homme).