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Soutenir le journalisme à travers le monde en temps de crise du COVID-19

27/05/2021

Partout dans le monde, la pandémie de COVID-19 a fait peser un lourd fardeau sur l'industrie des médias. Bien que tous les pays ne soient pas confrontés aux mêmes réalités, les journalistes du monde entier font face à des défis communs provoqués par la pandémie. Cet article met en lumière certaines des façons dont le COVID-19 affecte les journalistes et les travailleurs des médias dans le monde entier, et explique comment le Programme multi-donateurs pour la liberté d'expression et la sécurité des journalistes de l'UNESCO (Multi-Donor Programme on Freedom of Expression and Safety of Journalists (MDP)) les a aidés à surmonter ces obstacles afin d’accomplir leur travail de manière sûre et efficace.

Sécurité sanitaire et risques pour la santé mentale

De nombreux journalistes sont exposés à de sérieux risques sanitaires lors qu’ils réalisent des reportages sur la pandémie de COVID-19, et seuls quelques uns d’entre eux reçoivent des consignes de sécurité ou des équipements de protection. Pour Fady Elhassany, un journaliste d'investigation indépendant de 36 ans originaire de Palestine, les risques liés au COVID-19 sont venus compliquer des problèmes de sécurité préexistants, comme le manque d'équipement de sécurité lors de la couverture de conflits ou de manifestations pour sa plateforme en ligne « Last Story ».

Il a constaté une absence générale de culture de la sécurité sanitaire lorsque les journalistes sortaient travailler pendant les périodes de confinement total quels que soient les risques, et qu’ils ne respectaient pas les gestes barrières. "Les journalistes des territoires palestiniens sont habitués à respecter des règles de sécurité lorsqu'ils couvrent des zones de conflit, mais ils n'ont jamais été tenus de respecter une réglementation garantissant leur sécurité sanitaire lorsqu'ils couvrent les zones affectées", explique Fady Elhassany.

Avant de participer à une série de formations organisées par l'UNESCO sur la sécurité des journalistes et la gestion des risques, M. Elhassany manquait de connaissances sur les protocoles sanitaires. Depuis, il a acquis la capacité de déterminer de manière préventive les facteurs de risque et de créer des plans d'urgence. Il est désormais convaincu qu'il sera en mesure de se protéger lui-même et de protéger son équipe.

En tant que membre d'un réseau d’officiers de sécurité basé en Palestine et mis en place avec le soutien de l'UNESCO en 2019, M. Elhassany a partagé ses connaissances et sensibilisé ses collègues.

J'ai pu guider et conseiller certains collègues journalistes sur la couverture de la pandémie de coronavirus et sur la manière de se protéger. Avec la conviction que rien ne vaut de mettre sa vie en danger. Et que la sécurité est plus importante que n'importe quelle information.

Fady Elhassany, journaliste d'investigation freelance palestinien

Au Soudan du Sud, les journalistes manquent également souvent de repères sur la façon de réaliser des reportages dans le contexte de la pandémie. Selon Michael Duku, directeur exécutif de l'Association pour le développement des médias au Soudan du Sud (AMDISS), ce "climat de peur" a empêché de nombreux journalistes de faire des reportages sur le COVID-19 depuis le terrain et a entraîné une diffusion insuffisante des actualités sur le virus. Dès le début de la propagation du COVID-19 au Soudan du Sud, l'AMDISS a uni ses forces à celles de l'UNESCO et du ministère de la Santé afin de doter les journalistes locaux des compétences nécessaires pour continuer à rapporter l’information sans compromettre leur santé, notamment grâce à la création de directives et de kits de sécurité.

Un autre aspect de la sécurité des journalistes, trop souvent négligé mais particulièrement pertinent en temps de pandémie, est le risque pour la santé mentale.

Au Myanmar, des journalistes ont appris les vastes répercussions sur leur bien-être psychosocial de l'énorme pression qu'ils subissent dans le contexte de la pandémie.

Une série de formations organisées en 2020 en coopération avec le Conseil de la presse du Myanmar a soutenu 49 journalistes couvrant la pandémie, dont beaucoup n'avaient pas accès à un soutien psychologique professionnel et n'étaient pas conscients de l'impact des risques pour leur santé mentale.

Aung Aung Htoo travaille depuis trois ans comme journaliste au programme Rakhine de Radio Free Asia. Il a été confronté à de nombreuses situations difficiles sur le terrain, allant d’agressions verbales à des risques pour sa sécurité physique, en raison de la situation hautement conflictuelle dans l'État de Rakhine.

J'ai appris à évaluer ma résilience mentale et à me préparer avant de me rendre dans des zones de conflit sensibles ou d'interroger des personnes souffrant de traumatismes. Cela m'aide à gérer les situations stressantes et à appliquer les connaissances acquises au cours de la formation dans mes activités quotidiennes.

Aung Aung Htoo, journaliste à Radio Free Asia

Lutter contre la désinfodémie

Les flux considérables d'informations et de désinformation sur le COVID-19 exercent une pression sans précédent sur les journalistes, les obligeant à vérifier constamment les informations qu'ils reçoivent, à réfuter les mythes, les mensonges et les faux "remèdes", qui se répandent essentiellement en ligne. Ce travail de démystification prend beaucoup de temps, et de nombreux journalistes manquent d'expertise sur le sujet et de connaissances sur les ressources de vérification des faits, entre autres obstacles. Mais ils s'organisent, parfois via des groupes en ligne ou d’autres réseaux, pour se soutenir mutuellement dans leurs activités de vérification.

Amal Saqr est une journaliste d'investigation originaire d’Iraq, spécialisée dans les questions politiques, culturelles, économiques et de corruption. Elle fait partie des 300 participants qui ont suivi la formation de l'UNESCO sur la sécurité des journalistes et la désinformation à l'époque du COVID-19.

Elle a particulièrement apprécié les connaissances acquises sur la manière de contrer la désinformation liée au coronavirus, qui pourraient lui permettre de sauver des milliers de vies. La formation a également encouragé les journalistes à s'organiser pour faire taire les fausses informations circulant sur la pandémie.

La réussite la plus importante pour nous, participants à cette formation, a été la création d'un groupe de lutte contre la désinformation liée au COVID-19. Ce groupe a attiré l'attention des institutions de santé, qui ont commencé à faire de même pour combattre les rumeurs et les informations erronées sur le COVID-19 et les moyens de le prévenir.

Amal Saqr, journaliste d'investigation irakienne

De même au Yémen, pays qui traverse l'une des pires crises humanitaires au monde, les journalistes sont particulièrement vulnérables, que ce soit en raison du coronavirus ou de leur contribution à la diffusion d’informations erronées qui peuvent à leur tour intensifier le conflit.  C'est pourquoi l'UNESCO, en partenariat avec Arab Reporters for Investigative Journalists (ARIJ), a organisé une formation pour les journalistes locaux sur la sécurité et la déontologie pendant la pandémie. L'objectif était de promouvoir le journalisme scientifique et de former les journalistes sur la manière d'acquérir les connaissances scientifiques nécessaires pour informer au mieux le public et lutter contre les informations mensongères, tout en les dotant des compétences adéquates pour se protéger du virus.

Assurer l'information des communautés locales

Radio Sarabela est une radio communautaire installée dans le district nord de Gaibandha au Bangladesh. Depuis le début de la pandémie, ses 10 employés et 70 bénévoles travaillent sans relâche pour sensibiliser les populations locales aux moyens de se protéger contre le virus. La station diffuse des bulletins réguliers sur la situation de la pandémie aux niveaux national et international, et a même lancé une nouvelle émission intitulée "Hello Doctor", au cours de laquelle des médecins spécialisés répondent aux préoccupations des membres de la communauté.

Lorsque le coronavirus a fait son apparition, les gens d'ici étaient inquiets. Outre l'information et la sensibilisation, nous avons lancé la télémédecine. Chaque jour, deux médecins spécialistes participaient à une émission en direct. Nous avons pu répondre à 800 appels et donner des conseils médicaux.

Mahfuj Faruque, directeur de Radio Sarabela

Grâce à la couverture de la crise sanitaire par Radio Sarabela, les habitants de la région sont bien informés et beaucoup ont adopté des mesures de sécurité appropriées, comme Sumi Kathun, une auditrice fréquente de Radio Sarabela originaire de la ville de Balua. Selon elle, les habitants de sa communauté ont appris l'existence du virus par Radio Sarabela. Depuis, ils sont devenus beaucoup plus prudents et ont commencé à suivre les directives sanitaires.

En plus d'informer les communautés locales sur les risques sanitaires, les radios communautaires du Bangladesh ont également joué un rôle éducatif, en veillant à ce que les étudiants et les écoliers ne perdent pas pied. Alors que de nombreuses écoles et collèges ont temporairement fermé leurs portes pour contenir la propagation du coronavirus, la station de radio communautaire Radio Padma a diffusé des cours destinés aux élèves des écoles primaires et secondaires de Rajshahi.

Les cours sont élaborés en fonction des besoins et des demandes des élèves, dans un format facile à suivre, et avec les conseils d'organisations gouvernementales et non gouvernementales. Grâce à cette initiative, des milliers d'étudiants ont pu poursuivre leurs études et trouver un répit à leur frustration de rester enfermés.

C'est le cas de K.M. Talha, un élève de primaire qui a entre autres suivi les cours de Radio Padma en bangla, anglais, mathématiques et religion. Ces programmes éducatifs sont également très appréciés des parents d’élèves.

Nous étions inquiets au début de la pandémie. Cependant, dès que les cours en ligne et les programmes d'apprentissage à distance ont commencé à la radio, nous nous sommes sentis soulagés. Avant cela, les enfants devenaient paresseux et se sentaient étouffés entre quatre murs. Les cours en ligne sur téléphone portable et les programmes d'apprentissage à distance les ont sauvés de cette condition.

Père de K.M. Talha, élève de primaire à Rajshahi

Faire le bilan de l’impact de la pandémie sur l'indépendance des médias

La pandémie de COVID-19 a également mis en évidence d'autres risques, tels que les représailles contre des journalistes libres et indépendants ayant révélé une mauvaise gestion de fonds ou d’équipements médicaux destinés à contenir la pandémie. En outre, dans le but de faire face à cette crise de santé publique, plus de 80 gouvernements dans le monde ont déclaré l'état d'urgence (voir la note thématique de l'UNESCO « Journalisme, liberté de la presse et COVID-19 »), un contexte qui pourrait conduire à de la censure ou à d'autres restrictions et avoir un impact négatif sur les progrès réalisés par de nombreux pays en matière de liberté des médias.

Grâce à une initiative lancée par l'UNESCO, des professionnels des médias originaires de pays tels que l'Éthiopie, le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi se sont réunis pour discuter et analyser ensemble ces défis ainsi que la question de la sécurité des journalistes en Afrique de l'Est, dans le cadre d'une série de webinaires et de formations en ligne. Sur la base de leurs discussions, l'Eastern Africa Editors Forum a élaboré et publié une édition spéciale de la Revue de journalisme d’Afrique de l'Est (Eastern Africa Journalism Review) intitulée "Media Pandemics - Seeking Journalistic Answers in Eastern Africa".

Les discussions lors des webinaires ont principalement porté sur l'évaluation par les participants journalistes de ce qui était nécessaire pour protéger le journalisme indépendant dans la région. Il est apparu que, si les pays de la région se trouvent à des stades différents de développement des médias, ils sont largement confrontés aux mêmes défis.

Rosalia Omungo, Kenya Editors Guild (association de rédacteurs en chef du Kenya)

Les webinaires, qui se sont déroulés alors que la plupart des pays étaient en période de confinement, ont été marqués par l'appréhension des participants quant à "la sécurité des rédacteurs et des journalistes dans les pays de la région dont la tolérance à l'égard de la démocratie et de la liberté de la presse n'a cessé de décliner".

Interrogée sur l'impact actuel et futur de cette édition spéciale, Mme Omungo explique que la revue a été distribuée à divers acteurs des médias dans la région, à des associations de journalistes et à des écoles de journalisme. Les premiers retours d'information suggèrent que la revue pourrait contribuer à façonner diverses formations visant à répondre aux problèmes contemporains des médias.

Protéger le droit à l'information en période de crise sanitaire mondiale

La crise du COVID-19 a également mis en lumière l'importance vitale du droit d'accès à l'information. A l'heure où les citoyens du monde entier comptent sur les informations de leurs gouvernements pour guider leurs choix et leurs actions face à la pandémie, de nombreuses entraves subsistent. Dans le même temps, la pandémie a perturbé le fonctionnement des instances d'accès à l'information, comme ce fut le cas au Pakistan, où l’UNESCO accompagne les acteurs compétents depuis deux ans.

Si le COVID-19 a eu un impact sur les populations du monde entier à bien des égards, il a également affecté les citoyens dans l'exercice de leur droit constitutionnel d'accès à l'information. La Commission d'information pakistanaise n'a plus été en mesure de mener des audiences personnelles et de prendre des décisions sur les appels relatifs aux demandes d'information déposées par les citoyens auprès des organismes publics fédéraux.

Zahid Abdullah, Commissaire fédéral à l'information à la Commission d'information du Pakistan

Pour remédier à ce problème, l'UNESCO a aidé la Commission pakistanaise de l'information à numériser ses procédures et à créer un système de gestion des appels en ligne (appelé AMIS), qui aide les citoyens à déposer et à suivre leurs appels à différents stades. M. Abdullah se félicite de ce nouveau système, qui va aider les citoyens à exercer leur droit fondamental d'accès à l'information détenue par les organismes publics et permettre à la Commission de gérer, d'indexer et de retrouver les dossiers de recours.

A propos du Programme multi-donateurs pour la liberté d’expression et la sécurité des journalistes (MDP)

Le MDP sert à renforcer le travail de l'UNESCO aux niveaux mondial, régional et national, en orientant des fonds vers des priorités émergentes et vers les besoins les plus urgents pour exécuter son mandat sur la liberté d'expression. Il permet au Secteur de la Communication et de l'information de l'UNESCO d'aborder des questions complexes à travers la conception et la mise en œuvre d'interventions holistiques à moyen et long terme aux niveaux national, régional et mondial. L'avantage manifeste de ce mécanisme est qu'il permet à l'UNESCO et à ses partenaires d'obtenir un impact et une durabilité accrus, tout en réduisant la fragmentation des activités dans un même domaine.

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