La Mulâtresse Solitude

Solitude incarne toutes les femmes et les mères des Caraïbes qui se sont battues pour la liberté et l’égalité dans le contexte du système esclavagiste.

Dossier Pédagogique

Contexte historique

Société esclavagiste et espoir de liberté

Introduction

L’histoire de la Mulâtresse Solitude a pour cadre la Guadeloupe de la fin du 18e siècle.

De 1789 à 1802, la Guadeloupe traverse une période d’agitation politique marquée par les soubresauts des idéaux de liberté et d’égalité issus de la Révolution française. En l’espace de dix ans, la population guadeloupéenne connaît tour à tour des insurrections serviles, une guerre contre les Britanniques, l’abolition de l’esclavage et la reconquête de la Guadeloupe par une armée de soldats de couleur (1794), la liquidation de cette armée de couleur (1802) et, enfin, le rétablissement de l’esclavage.

Ainsi, l’espoir porté par les idéaux révolutionnaires fait-il place à la répression sanglante de la révolte des esclaves et des libres de couleurs (Noirs et métissés libres), en quête de liberté et d'égalité.

Carte de la Guadeloupe vers 1650. Gravure d’Abraham Peyrounin, édition P. Mariette, Paris, 1750.

A cette époque, la société de cet archipel de la mer des Caraïbes est entièrement organisée autour de l’esclavage et des cultures tropicales (canne à sucre, café, coton, etc.).

Colonisation française et société esclavagiste

Les Français débarquent en Guadeloupe en 1635. Ils combattent les Caraïbes, population autochtone de l’île. En 1660, lors du traité de Basse-Terre, les Caraïbes cèdent la Guadeloupe et la Martinique aux Français et conservent la Dominique, Saint-Vincent, Sainte-Lucie et la Grenade, où l'implantation française est tolérée. Au 18e siècle, les Français et les Britanniques s'implantent de plus en plus dans les îles laissées aux Caraïbes.

En quelques décennies, les Français instaurent une société esclavagiste dans le but de développer les cultures agricoles tropicales, en particulier celle de la canne à sucre. Ils s’appuient sur la traite transatlantique afin d’alimenter leur colonie en main d’œuvre servile. Cette société va perdurer jusqu’au décret d'abolition de l'esclavage du 27 avril 1848, signé par le gouvernement provisoire de la Deuxième République française. A la veille de la Révolution française, les personnes réduites en esclavage, qu’elles soient nées en Afrique ou en Guadeloupe (créoles), constituent 84% de la population de la Guadeloupe (Régent, 2004).

Homme Caraïbe des Iles Antilles Rocoué avec son arc.
Aquarelle de Charles Plumier, 1688.

Traite transatlantique

La traite transatlantique a abouti à la migration forcée de 12,5 millions à 14 millions d’Africains, capturés, réduits en esclavage et vendus aux Amériques et aux Antilles entre le 16e et le 19e siècle.

Elle a donné naissance à un commerce colonial et un trafic maritime menés par les Européens entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques.

Source : Projet UNESCO de la Route de l'esclave.

Certains négociants français ont tiré un profit considérable de ce trafic maritime.


1789 : Révolution française et espoirs

Dès 1789, les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité véhiculés par la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui proclame que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits», font naître l’espoir chez les libres de couleur et les esclaves de Guadeloupe et alimentent leurs revendications.

Les rumeurs de liberté et d’égalité se propagent et les conspirations serviles se multiplient. En France, la Société des amis des Noirs, créée en 1788, milite pour l’interdiction de la

traite transatlantique et une abolition progressive de l’esclavage. Elle s’oppose aux représentants des intérêts des grands planteurs blancs aristocrates (par exemple le Club Massiac).

Cachet de la Société des Amis des Noirs en 1788.

Discours sur la nécessité d'établir à Paris une société pour concourir à l'abolition de la traite négrière. La S.A.N, Paris, 1788.

Avril 1794 : l’invasion britannique

En 1793, le climat politique est tendu : la France a déclaré la guerre à l’Angleterre, rivale coloniale ; par ailleurs, les tensions s’accentuent en Guadeloupe entre les républicains et les royalistes, ces derniers étant prêts à s’allier aux Anglais.

Au début de l’année 1794, face à la menace de l’invasion anglaise, Collot, gouverneur de la Guadeloupe, propose de recruter des esclaves dans l’armée républicaine et de leur offrir la citoyenneté en échange du service armé. Une grande partie des citoyens s’oppose à cette décision.

Le 9 avril 1794, les Britanniques attaquent la Guadeloupe avec le soutien des royalistes français. Face à la puissance de l’armée anglaise, Collot, qui n’est pas parvenu à imposer sa décision d’incorporer massivement des esclaves dans l’armée républicaine, est contraint de capituler.

Juin 1794 : la proclamation de la liberté générale et la terreur

Suite aux insurrections des libres de couleur et des esclaves de Saint-Domingue et pour répondre au besoin en soldats de la République, les lois françaises du 4 avril 1792 et du 4 février 1794 accordent respectivement l'égalité aux libres de couleur et la liberté aux esclaves. Le 7 juin 1794, Victor Hugues, envoyé de Paris, proclame l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe.

Le 7 juin 1794, Victor Hugues, envoyé de Paris, proclame l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe. En quelques mois, grâce à l’incorporation dans l’armée d’anciens esclaves et de libres de couleur, il reprend la Guadeloupe aux Anglais. Les anciens esclaves s’illustrent par leur courage : tant les hommes, au front, que les femmes, sous les bombes anglaises à Pointe-à-Pitre, occupées à soigner les blessés.

La période de liberté générale (1794-1802) est en réalité une période de travail forcé : les anciens esclaves qui ne se sont pas engagés dans l'armée sont obligés de travailler sur leur ancienne plantation.

Proclamation de l'abolition de l'esclavage.
Victor Hugues, 1794.

Napoléon prend le pouvoir

En 1799, en France, Napoléon Bonaparte s’empare du pouvoir par un coup d’Etat. Il supprime le régime d'égalité qui avait transformé les colonies en départements français.

Il est pourtant favorable à l’utilisation des troupes de couleur dans la guerre contre les Anglais.

Lors de la séance du Conseil d’Etat du 16 août 1800, le Premier consul déclare : « La question n’est pas de savoir s’il est bon d’abolir l’esclavage […]. Je suis convaincu que [Saint-Domingue] serait aux Anglais, si les nègres ne nous étaient pas attachés par l’intérêt de leur liberté. Ils feront moins de sucre, peut-être, mais ils le feront pour nous, et ils nous serviront, au besoin, de soldats. Si nous avons une sucrerie de moins, nous aurons de plus une citadelle occupée par des soldats amis ».

Le général Antoine Richepanse.
Tableau de Louis-Edouard Rioult, 1846.

Mai 1802 : vivre libre ou mourir

En octobre 1801, Lacrosse, chargé par Napoléon Bonaparte de gouverner la Guadeloupe, veut déporter certains officiers de couleur, mais ceux-ci se révoltent et expulsent Lacrosse de la Guadeloupe.

La Guadeloupe est alors dirigée par un gouvernement provisoire dont le chef est Magloire Pélage, chef de brigade natif de la Martinique, enfant d'un mulâtre et d'une noire. Pélage jure fidélité à la France de Bonaparte. Malgré cela, au début de l’année 1802, Bonaparte charge Richepance d’une expédition de 3 500 hommes à destination de la Guadeloupe afin de rétablir Lacrosse dans ses fonctions et de punir les rebelles.

En mai 1802, Pélage se prépare à accueillir les troupes de Richepance. Au moment de la relève des troupes, les soldats et officiers de couleur sont menés à bord des navires. Certains y sont menés calmement ; d’autres sont humiliés et molestés par les soldats de Lacrosse. Pélage se soumet à l’autorité de Richepance. D’autres, parmi les officiers et soldats de couleur, s’échappent.

Mai 1802 : vivre libre ou mourir (suite)

Craignant la vengeance de Lacrosse, le commandant Joseph Ignace, les capitaines Palerme et Massoteau, ainsi que le commandant martiniquais Louis Delgrès, organisent la résistance à l'oppression. Ce dernier lance l’appel du 10 mai 1802 : « A l'Univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir ». La Mulâtresse Solitude, enceinte de quelques mois, rejoint le combat.

Le 26 mai 1802, Joseph Ignace perd la bataille de Baimbridge et se donne la mort pour ne pas être fait prisonnier.

Le 28 mai 1802, Delgrès et ses troupes, composées de soldats, d’officiers et de civils, parmi lesquels de nombreuses femmes, font exploser la maison Danglemont au Matouba, où ils se sont retranchés, respectant ainsi le serment qu'ils avaient fait de « vivre libre ou mourir ».

Entre mai et décembre 1802, les combats et la répression des insurrections ont fait plus de 3 000 morts chez les insurgés.